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Faut-il avoir peur d’un gouvernement islamiste au Maroc?

Dès le début du mouvement du Printemps Arabe, la peur régnait, en Occident et ailleurs, au sujet des dirigeants pressentis, officiellement laïques et officieusement au service de l’argent pourraient être remplacés par les partis islamistes. Une peur qui s’est, avec la victoire de Ennahda en Tunisie et les violences entre musulmans et coptes en Égypte, avérée comme fondée.

Cette islamisation de la sphère politique pourrait maintenant toucher le « bon élève » du Maghreb, le Maroc, où le roi a su, jusqu’à maintenant, naviguer habillement entreles écueils qui ont blessé ses homologues en Afrique du Nord. Les élections sont prévues pour le 25 Novembre – et les chiffres (que le gouvernement préfère cacher pour le moment et dont les rumeurs servent la mobilisation politique laïque) prévoient une victoire des islamistes, rassemblés derrière le Parti de la Justice et du Développement (PJD).

Similitudes et différences

Pourtant, la plupart des explications avancées pour expliquer la réussite d’Ennahda en Tunisie ne sont pas applicables au Maroc. La performance économique est bonne, dans la rue on rencontre le sentiment que les citoyens croient à un futur meilleur, il n’y a pas eu de révolution qui aurait promis des miracles à venir, etc. Et pourtant, il est possible d’anticiper un virage vers un islam politique.

Cela tient déjà à la mobilisation de l’électorat : les partis islamistes atteignent généralement mieux la population rurale et conservatrice ; leur crédibilité est plus élevée, en raison notamment de la synergie culturelle. Leur image est souvent meilleure que celle des partis populaires, à l’électorat citadin, plus aisé et mieux éduqué (même si en réalité les membres des partis musulmans ont été aussi souvent impliqués dans des scandales de détournement de fonds que leurs homologues historiques). Ils ont également un fort réseau décentralisé qui sert à mobiliser la population. Quant aux partis non-islamistes, ils préfèrent tourner autour de la cour royale au lieu de faire la campagne électorale.

Paradoxalement, et alors que l’auteur de ces lignes ne cherche qu’à informer, cet article est de ceux qui renforcent les partis islamistes. En effet, la mobilisation contre l’ingérence du religieux dans la sphère publique augmente la visibilité du premier (tout le monde en parle) et l’authenticité (les partis au pouvoir ne font rien sauf se liguer contre les islamistes. En 2007, cette stratégie de mobilisation avait fonctionné pour les partis non-islamistes ; cette fois, la logique pourrait s’inverser.

Faut-il avoir peur d’un gouvernement islamiste?

Oui et non [ndrl : évidemment!] D’un côté, on cite souvent la Turquie comme exemple et idéal d’un gouvernement islamiste au Maroc. Les Turcs ont réussi à lier la religion à un système politique moderne et efficace. Cela est suffisamment méritant pour inspirer les têtes marocaines et arabes – et aussi pour légitimer un gouvernement islamiste.

Or, ni le Maroc ni ses homologues arabes ne ressemblent à la Turquie des années 20. D’une, il manque un personnage clé comme l’était Moustapha « Ataturk » Kemal. Mohammed VI, le roi du Maroc, aurait probablement suffisamment de crédibilité pour mener le pays vers un tel futur, mais il est une exception. A part cela : pas de sentiment d’humiliation post-impériale, pas de nationalisme qui rallierait la population, pas d’ordre mondial clair qui permettrait une orientation vers une culture revendiquée comme supérieure, etc. Le modèle turc a donc peu de chances d’être transposable au Maroc, mais a quand même le mérite de proposer une normalisation des relations entre religion et politique (démocratique).

Le problème d’un gouvernement islamiste est dual, avec un côté imaginaire et un côté bien réel : il est vrai que les craintes d’une islamisation de la société, au détriment des droits de liberté mais aussi du système démocratique (déjà très jeune et par conséquence très faible) pourraient s’avérer comme fondées, laissant les pays évoluer d’une dictature laïque vers une dictature religieuse (notamment en Tunisie). Il faut pourtant noter que ce risque n’est pas lié spécifiquement à l’Islam mais à la faiblesse des institutions en général : une dictature militaire ou basée sur une toute autre idéologie est également possible. Si on regarde de près les partis islamistes, on se rend compte que, eux aussi, ne sont que rarement propulsés par la religion mais plutôt par la volonté au pouvoir…

On s’aperçoit que le Roi Mohammed VI craint une victoire islamiste, pas en raison de leur programme, mais à cause de l’image que cela donnerait du pays en Europe et en Amérique du Nord. En effet, il estime (comme le révélait d’ailleurs Wikileaks) que le climat des affaires serait endommagé par un tel gouvernement. C’est donc la croyance occidentale qui fait qu’un gouvernement islamiste soulève des problèmes dans les relations diplomatiques dans leur ensemble, nonobstant les programmes politiques réels. La crainte du roi du Maroc est partagée par les élites d’affaires marocaines, mais aussi tunisiennes.

Il faut normaliser le rapport avec l’Islam politique

Une solution serait une normalisation des relations et des rapports aux partis islamistes. En Allemagne, le parti au pouvoir port le nom « chrétien » ; idem dans plusieurs pays européens. Le clash culturel n’est jamais inévitable, et il est souvent autoréalisé. Il arrive lorsqu’un gouvernement n’est plus prêt à accepter une religion et une autre pensée autre que la sienne.

Chaque début de démocratie est une aventure qui engendre forcement des échecs. Plus l’on parle des islamistes, plus on leur accorde de crédibilité et de visibilité (peut-être à raison d’ailleurs). Il s’agit de dégonfler la bulle qui s’est créée autour des « barbus » et de la prière musulmane ; comprendre que l’Islam est partie intégrante de la culture de ces pays ; accepter que le Christianisme et l’Islam ne sont pas deux modus vivendi qui s’excluent ; et aussi avoir assez de confiance dans le modèle de société européen pour laisser travailler son rayonnement plutôt que d’imposer son Weltanschauung. C’est seulement avec ces mesures l’Europe arrivera à créer une réelle union autour de la Méditerranée, et des relations durables et fécondes avec les pays du Proche-Orient.

A propos de l'auteur

Spécialisé dans la Russie et le Proche-Orient, Jakob travaille aujourd’hui sur les enjeux énergétiques de ces régions. Diplômé en communication et littérature de la FU Berlin, en Géoéconomie de l’IRIS, ainsi qu’en Droit économique, il a publié plusieurs articles sur la stabilité politique au Proche-Orient, en Russie et Asie Centrale. Il affectionne particulièrement la thématique de l’approvisionnement énergétique de l’Europe. Jakob commente également régulièrement la politique quotidienne allemande et l’actualité énergétique.

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