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Histoire de l’endettement (1/2) : la guerre, nerf de l’endettement

L’endettement public, décrié par tous les ténors politiques comme la voie du malin, est en réalité un moyen indispensable à l’Etat, non seulement pour financer des projets à long terme, mais également pour « tenir » jusqu’à l’encaissement de nouvelles rentrées (il s’agit alors d’emprunts à court terme, voire très court terme).

Mais, si le pourquoi et le comment d’une telle pratique ont déjà été vus, il s’agit maintenant de se demander « quand » ; quand les Etats ont-ils commencé à s’endetter ? Quand cela a-t-il commencé à poser problème ? Nous avons décidé, pour des raisons qui apparaîtront claires une fois la lecture de ce mémoire terminée, de faire incarner à la crise systémique de 2008 le rôle de charnière dans cette petite histoire de l’endettement.

L’endettement public avant la crise des subprimes
La naissance de l’Etat-Nation moderne remonte aux traités de Westphalie. Celle de la dette publique au Moyen-Âge. Auparavant, si des monarques comme les empereurs romains pouvaient s’endetter, ils le faisaient en leur nom propre. On prêtait à César, pas à l’Empire romain ! Le contrecoup pratique de cela était que quand un souverain mourrait, son endettement le suivait dans la tombe. Cette règle est demeurée valable jusqu’à la fin du XVIIème siècle, quand les Etats modernes ont émergé.

Mais qui donc prêtait de l’argent aux souverains ? Les banques ! Et oui, déjà ! Ces dernières, nées en Italie dans les cités-Etats de Gênes, Florence ou Venise, accordaient des emprunts aux souverains, mais aussi aux riches familles, généralement actives dans les milieux du commerce et de l’industrie (naissante). A l’époque, prêter était l’un des moyens les plus aisés pour s’enrichir, et les banques florentines, génoises et vénitiennes en profitèrent largement.

Un cas intéressant à raconter est celui d’Edouard III, roi d’Angleterre. Pendant la Guerre de Cent Ans, il emprunta massivement aux banques italiennes. Quand ses finances se dégradèrent en raison du début de l’enlisement de ce qui restera la guerre la plus longue de l’histoire, le monarque décida… de ne pas rembourser ses dettes ! Lumineuse idée, qui aujourd’hui en étonnerait plus d’un ; nous verrons pourtant en troisième partie pourquoi une partie de la solution à la crise de l’endettement public que nous vivons actuellement réside peut-être dans le non-remboursement, au moins partiel, de nos dettes. Mais revenons à la petite histoire de roi Edouard III ; qu’arriva-t-il aux banques italiennes, qui avaient si inconsidérément prêté au souverain britannique ? Elles firent faillite, tout simplement…

Petite parenthèse sur les concepts de crise et de faillite
En économie, il est habituel de dire qu’une crise éclate en raison de l’existence d’un déséquilibre. Le meilleur exemple de cela est bien évidemment le concept de bulles spéculatives ; quand un décalage important se créé entre le prix d’échange d’un bien sur un marché donné, et la valeur intrinsèque de ce bien, l’évolution du prix de ce bien ne se retrouve plus subordonné à la classique loi de l’offre et de la demande, mais à une logique autoréférentielle. C’est ce qui s’est passé pour les valeurs Internet au début des années 2000 : les prix augmentent en raison de la croyance partagée qu’ils vont continuer à augmenter. Ce mécanisme procyclique est assez simple : on pense que les prix vont augmenter, donc la demande augmente, donc les prix augmentent, et justifient ainsi la croyance de départ. Généralement, une bulle éclate quand cette croyance cesse d’être partagée ; s’ensuit alors une crise.

En soi, ce n’est donc pas exactement l’existence d’un déséquilibre qui cause la crise ; c’est la prise de conscience de l’existence de ce déséquilibre. Celle-ci est suivie naturellement d’un rééquilibrage, violent, que l’on nomme crise. Selon cette conception, une crise est donc parfaitement bénéfique ! Elle symbolise le retour à la réalité, la fin de l’utopie d’une croissance infinie de la production de richesses. Une économie en crise décélère, car elle a pris conscience de l’irréalité son rythme précédent.

Au lieu de paniquer, et par là même renforcer certains effets, pourquoi ne pourrait-on célébrer les crises économiques comme autant de retours à la lucidité économique ?!

Idem pour l’idée de faillite. Les banques italiennes se sont écroulées suite au non-remboursement des dettes britanniques. Elles ont été naïves, ont cru pouvoir s’enrichir aux dépens de tous, indéfiniment, et ont payé cher ce pari risqué ; à malin, malin et demi, comme on dit. Pourquoi payer pour le sauvetage d’acteurs dont le comportement a été complètement déconnecté des réalités ? Plus encore : est-ce rendre service à l’économie que de maintenir en vie ces institutions manifestement en décalage avec elle ? Les crises et autres faillites comme catharsis de l’économie …

Intemporalisation de la chose publique
Ainsi donc, au début de l’histoire de l’endettement public, ce dernier concernait exclusivement les souverains. Le « public », c’était eux ; « l’Etat, c’est moi », comme le disait Louis XIV. Les monarques, pourtant d’essence divine et immortelle, séparés de leur peuple par une infranchissable barrière de perfection, n’étaient plus tenus par leurs engagements une fois décédés. Etrange paradoxe : en ce temps-là, le roi redevenait mortel dès lors qu’il était question de payer ses dettes !

Puis, une évolution émergea dans l’appréhension que l’on se faisait de la chose publique. De personnifiée, elle devint abstraite, serviteur d’une institution intemporelle : l’Etat.

Bien que, dès lors, la dette publique fut rattachée à l’Etat, et non au souverain, cela n’a pas changé la raison pour laquelle on s’endettait : faire la guerre . En effet, détruire son voisin a toujours été une action coûteuse, sur le plan humain mais surtout sur le plan financier, l’adversaire ayant souvent le mauvais goût de ne pas se laisser faire.

Graphique n°1 : la dette publique des Etats-Unis (1800-2000)

Sur ce graphique, il apparaît que l’endettement public américain a connu 3 pics majeurs : vers 1860, 1915 et 1945 ; ces trois dates correspondent avec la guerre de Sécession (1861-1865) et les deux Guerres Mondiales (1914-1918, 1939-1945).

Graphique n°2 : la dette publique du Royaume-Uni (1700-2000)


Ce second graphique représente l’endettement public britannique sur une période un peu plus longue, allant de 1700 à 2000. On peut noter beaucoup plus de pics que pour le graphique représentant l’endettement américain : 1710-1720, 1745, 1760, 1790, 1815, 1915 et 1940. Ces dates sont à rapprocher des conflits suivants : la Guerre de la Quadruple Alliance (1718-1720), la Guerre de Succession d’Autriche (1742-1748), la Guerre de Sept Ans (1756-1763), les guerres révolutionnaires (1792-1802), les guerres napoléoniennes (1803-1815), et, de nouveau, les deux Guerres Mondiales (1914-1918, 1939-1945).

Ces deux graphiques illustrent bien le fait que l’histoire de l’endettement public se confond très souvent avec l’histoire militaire. Plus grande est la tradition martiale d’un Etat, plus chaotiques seront ses relations avec le concept de dette publique.

Dans le prochain article nous étudierons un « cas particulier », celui de la France…

A propos de l'auteur

Passionné d’économie internationale, diplômé de Sciences Po Aix et de l’IRIS, Adrien Gévaudan a écrit de nombreux articles sur des thématiques aussi bien économiques et géopolitiques que stratégiques. Auteur de plusieurs mémoires, il s’est particulièrement attaché à l’analyse historique et critique de l’endettement public, à l’étude sociologique des médias alternatifs ainsi qu’à l’utilisation géoéconomique et politique du cyberespace.

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2 réponses à Histoire de l’endettement (1/2) : la guerre, nerf de l’endettement

  1. Jakob Hoeber dit :

    Merci Adrien pour cet article très instructif sur les endettements. Il me semble particulièrement important pour comprendre les risques mais aussi les opportunités de cette crise de faire un détour par l’histoire. Cela aidera aussi à sortir la discussion trés émotionelle qui méne nos politics…

    je ne peux pas m’empêcher de faire quelques remarques par rapport à ton article: d’une, le caractère dite « bénéfique » de la crise: il est évident que cette perception n’est pas aussi facile: une crise cause pas seulement un « assainissement » en libérant l’économie de ses moutons noirs qui ont pris trop de risque mais aussi (et surtout)des sociétés qui ont poursuivi une politique d’entreprise saine, mais qui manquent l’accès aux crédits.

    Deuxièmement, il serait intéressant de s’interroger sur la courbe d’endettement APRES les années 80 dans le monde occidental: point de grande guerre, elle ne cesse d’augmenter. En effet, c’est avec le choc pétrolier que l’endettement des états redemarre en Occident! Ce fait nous amène directement à la question de la balance commerciale et la compétitivité d’une économie. Intéressant à voir aussi, que ni la balance commerciale ni l’endettement public se redressent après une baisse du prix de pétrole…

    Je vais m’interroger sur ce phénomène dans un article à venir bientôt. Entretemps, j’attends la suite de ton histoire d’endettement….

  2. Merci pour tes compliments Jakob ; la suite de l’analyse dont tu parles, à savoir l’endettement post-1980, est à suivre dans la seconde partie de l’article.

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