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La France, les Arméniens et… la Turquie

 

La communauté arménienne se mobilise depuis près d’un siècle en France au sein de la société civile pour faire reconnaître les massacres qui ont commencé au printemps 1915 en terre ottomane.

Le premier génocide du XXème siècle a fait officiellement plus d’un million de victimes dans l’Est anatolien. La France, en tant que terre d’accueil, devient alors le lieu de recueil de la communauté, et l’espace où le droit/devoir de mémoire s’impose.

La communauté arménienne de France

La diaspora arménienne s’est mobilisée pour accompagner le travail de mémoire et sensibiliser l’opinion à la cause aboutissant in fine à la construction d’un réseau d’associations arméniennes en France.

Malgré un poids démographique similaire, la communauté arménienne est mieux organisée et représentée juridiquement. Elle est traditionnellement intégrée aux cercles du pouvoir à la différence de la communauté des turcs de France. Les plus hauts représentants de la communauté arménienne ont intégré l’intelligentsia française, la classe politique, les médias, permettant une participation active au sein de la vie politique et médiatique.

De nombreuses personnalités publiques, toutes tendances politiques confondues, influencent le pouvoir au gré des alternances. Certains des représentants de la communauté se sont constitués en force politique à l’image du Parti National Socialiste Arménien [LIEN] en lien avec le PS français. Dans le contexte politique actuel, le  député et ancien Secrétaire Général de l’UMP Patrick Devedjian revendique ses racines arméniennes et se positionne régulièrement au sein de son parti pour servir la cause et le porter à un écho national.

D’autres familles de représentants plus discrets de la diaspora arménienne française appartenaient à des cercles de la bourgeoisie économique turque comme Edouard Balladur [LIEN], ancien Premier Ministre, dont le père fut autrefois le très respecté Président de la Banque Ottomane.

La question du génocide arménien en Turquie

Le mutisme d’Ankara sur la version officielle des crimes perpétrés à l’égard des minorités ethniques entre 1915 et 1916 pose problème. Les autorités turques sont aujourd’hui confrontées à l’émergence d’une prise de conscience civile sur ces inconnus de l’histoire turque.

Des tentatives ont été menées par une partie de l’élite intellectuelle turque, à l’image d’une pétition [LIEN] lancée en 2008 qui demandait « pardon » à la communauté arménienne. Ahmet Insel, politologue turc et professeur à l’université francophone de Galatasaray traduit le ton progressiste de cette prise de position politique: «Nous avons repris dans ce texte la formule de grande catastrophe par signe de respect à la culture et la langue arménienne».

Malgré les nombreuses preuves scientifiques, le génocide arménien reste un des grands tabous de la société turque et les puissances étrangères se s’intéresseront à la question seront traduits par une riposte nationaliste.

Les faits récents

Lors de son passage en Arménie en octobre dernier, Nicolas Sarkozy avait laissé entendre dans un discours officiel [LIEN] qu’il attendait de la Turquie « un geste de paix » envers l’Arménie, sinon la France ferait voter un nouveau texte de loi réprimant la négation du génocide de 1915.

Jeudi 23 décembre 2011. Une proposition de loi est déposée par une députée UMP des Bouches-du-Rhône sous le titre suivant : Contre l’apologie, la négation ou la banalisation grossière publiques des crimes de génocide, des crimes contre l’Humanité et des crimes de guerre.

Interrogé au micro de France Inter [LIEN], Patrick Devedjian se félicite le mardi 28 décembre 2011 de l’adoption de cette loi votée à l’unanimité des cinquante députés présents ce jour là à l’Assemblée Nationale. Le député des Hauts-de-Seine explique que cette loi a aussi un double objectif c’est-à-dire « révéler l’attitude de la Turquie sur la scène internationale (…) et montrer que la Turquie n’est pas un pays des droits de l’homme. » Il était tôt ce matin là, il est vrai mais les propos de Patrick ont de quoi laisser pantois ; par exemple : « Le génocide arménien est le seul génocide qui fait l’objet d’une négation par un Etat étranger« . Le député des Hauts-de-Seine manque de rappeler que la loi concerne uniquement de crimes contre l’humanité dits « reconnus » ; donc, amis bosniaques, rwandais, cambodgiens, revenez plus tard, il n’y a rien à voir !

L’absence d’analyse sur la portée historique de cette loi pose la question de la compétence des députés français à décider du caractère génocidaire d’évènements ayant lieu hors du territoire national. Et aussi très peu de déclarations faites sur les présumés conséquences de cette loi sur les échanges économiques franco-turcs. Bref, cette loi vise le « négationnisme outrancier » alimenté par l’Etat turc, on l’aura bien compris, merci Patrick.

Les lois de 2001 et 2006

Le 30 janvier 2001, la mobilisation des arméniens de France paye pour la première fois et se concrétise par la promulgation d’une loi instituant officiellement la reconnaissance des faits de génocide sur le territoire turc à l’égard de la minorité arménienne.

Fort de son anticipation des élections législatives et présidentielles de 2007, le lobby arménien progresse dans la vie politique française via l’adoption définitive d’un nouvel article de loi, le 12 octobre 2006 visant à punir toute négation du génocide.

Les répercussions économiques de la loi de 2006

Au lendemain du vote à l’Assemblée Nationale, l’Union des consommateurs turcs réagit et appelle à un boycott immédiat de produits de marques françaises. Le président de l’Union, Bülent Deniz déclare : « A partir d’aujourd’hui, chaque semaine nous allons boycotter une marque française et montrer notre réaction dans un langage que la France peut comprendre. » Ainsi, l’association de défense des consommateurs annonce le boycott des produits pétroliers (Total) et alimentaires français (Carrefour, Danone)  jusqu’à l’annonce de l’annulation du texte de loi en France. A l’époque, quelques 250 entreprises françaises sont présentes en Turquie comme le géant automobile Renault qui a installé un parc industriel de plus de 51 ha à une centaine de kilomètres d’Istanbul.

Raphael Esposito, Directeur de la Chambre de commerce française en Turquie, qualifie à l’époque de « dommages irréparables » [LIEN] les conséquences de la loi française de 2006. Le directeur de la CCI prévoyait de grosses difficultés pour les compagnies françaises dans toutes leurs démarches douanières et administratives, « sans parler de l’exclusion des appels d’offres publics » comme ce fut le justement le cas avec Alstom, Areva ou encore Eurocopter, entreprises également lourdement sanctionnées.

La présidente du Medef, Laurence Parisot juge à l’époque la situation très préoccupante et se déplace en urgence à Bruxelles pour rencontrer son interlocuteur turc, Omer Sabanci, le président de Tüsiad [LIEN]. La présidente du Medef dénonce le piège électoraliste et rentre à Paris et déclare amèrement: « Nous considérons que le vote de l’Assemblée dépasse ce qu’il est normal de faire sur un sujet aussi grave [...] Il n’appartient pas aux entreprises d’écrire l’histoire, mais il n’appartient pas non plus au législateur d’écrire l’histoire [...] On ne peut pas prendre des mesures de ce type sans se poser la question des conséquences… »

2012

Dans un pays où le culte du chef appartient à la mythologie nationale, l’Ambassade de France à Ankara et la mission économique d’Istanbul demandent régulièrement à l’Elysée de faire preuve de pondération et de tenue dans les déclarations publiques au sujet de la Turquie.

A la veille des échéances électorales, il semblerait que l’on entende encore beaucoup parler de la Turquie en France. A en dire vrai, la thèse se confirme: la Turquie est véritablement devenue depuis une dizaine d’années, un enjeu de politique intérieure en France.

Il peut nous être utile de finir ce billet sur cet extrait [LIEN] matinal de Robert Badinter au micro de RTL le jeudi 23 décembre 2011:

« J’exprime ici les plus extrêmes réserves : il s’agit d’un texte qui véritablement à mon sens est anticonstitutionnel […] Ce n’est pas aux parlementaires de dire [LIEN] l’histoire. Moins encore aux parlementaires français quand il s’agit de faits qui ont été commis en Asie mineure […] il y a un siècle, où il n’y a eu ni victime ni complicité française. Ça ne concerne en rien la France […] Il est certain qu’il y a de très fortes motivations compréhensibles de la part de la communauté arménienne en France et ça représente des centaines de milliers de voix. » Merci Robert.

Suite à la loi de 2006, des commentateurs français rassuraient  : « La rue boycotte la France mais l’économie ne le peut pas. » Le dernier épisode du couple franco-turc montre qu’en 2012, l’économie turque pourrait très bien se le permettre… Ankara a déjà annoncé officiellement le gel des relations stratégiques [LIEN] franco-turque ainsi que le rappel immédiat de l’Ambassadeur à Paris Tahsin Burcuoglu.

 

 

A propos de l'auteur

Spécialiste en Histoire des relations internationales, Laure traite plus particulièrement de la place stratégique de la Turquie sur la scène économique et diplomatique internationale. Laure a travaillé au Consulat Général d'Istanbul et à l'Institut français des Études Anatoliennes. Ses mémoires ont porté sur les relations stratégiques turco-israélienne et les enjeux du couple franco-turc.

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