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Le saut fédéral : solution pour une Europe-puissance ? (1/2) Un transfert de légitimité démocratique

C’est l’évidence même ; cela est répété par tous les médias, unanimes, comme souvent. Attention braves gens, voilà la vérité ultime sur la crise de la dette, version Europe : une meilleure intégration économique, y compris fiscale et budgétaire, couplée à une véritable gouvernance réglerait tous les problèmes du Vieux continent.

[Silence]

La question n’est pas de savoir si l’on est « pour » ou « contre » cette voie ; de nombreux partis politiques français, extrémistes ou extrémisant, s’étranglent à l’idée que la grande et éternelle France se fonde dans un ensemble plus vaste et perde ainsi sa pureté virginale. Peu importe : le fait est qu’en l’Europe réside l’une des solutions à la crise actuelle. Peut-être pas la plus probable, peut-être pas la plus facile à appliquer, et sûrement pas la plus en accord avec l’opinion des peuples. Mais tout de même une solution.

Pourquoi ?

Politique (et) économique : entre indécision et instantanéité

Si l’analyse de la crise européenne a montré une chose, c’est bien l’incomparable volonté des dirigeants nationaux de ne pas se mettre d’accord, encore moins de sacrifier leurs petites ambitions mesquines sur l’autel d’une solution durable. Désireux de ne pas hypothéquer leurs chances de réélection, les gouvernants ont décidé d’être sourds à tous les appels des fonctionnaires européens, tel l’inutile Herman Von Rompuy ou la triste Catherine Ashton.

Pourtant, il est incontestable que l’Union Européenne souffre d’un déficit d’intégration économique. C’est devenu une lapalissade que d’en parler ! Nous l’avons vu : les deux politiques dont dispose l’Etat, traditionnellement, pour influer sur son tissu économique, sont la budgétaire et la monétaire. La conjonction des deux offre un panel d’outils de gouvernance maximum, qui serait sans doute à même de juguler la crise européenne. En l’absence de l’une, les acteurs prennent le risque de se marcher sur les pieds, voire de poursuivre des buts différents.

C’est exactement ce qu’il s’est passé en Europe depuis le lancement de la monnaie unique : une politique monétaire unique, certes (bien que « à l’allemande », mais en soi rien de fondamentalement déficient), mais unifiée et égalitaire. Et là est le problème : une politique monétaire unifiée et égalitaire ne saurait tenir compte des particularismes économiques de chaque Etat-membre ! Un euro fort favorisera un certain type de pays, quand d’autres en souffriront ; des taux d’intérêts faibles, idem. Une zone monétaire, pour être optimale, doit s’appliquer à un espace relativement uniforme, comme un Etat : forte mobilité du facteur travail, intégration politique poussée, et politique budgétaire cohérente.

Or, il est impossible de dire que l’Union répond à ces exigences.

Au contraire, elle pêche dans tous ces domaines.

Mais les hommes ayant construit le projet de monnaie unique ne sont pas stupides : ils avaient pleinement conscience de ces carences. S’ils ont fait le choix de la monnaie unique, c’est en raison de son caractère incitatif. A tous les avantages économiques s’en ajoutaient de nouveaux : grâce à l’euro, on pousserait l’Union à renforcer son intégration politique, adopter une politique budgétaire commune, et ses citoyens à envisager la mobilité professionnelle intra-européenne sous un meilleur jour.

Le plan était beau, et il avait le mérite d’être imparable : une fois la monnaie unique adoptée, aucun Etat ne prendrait le risque de l’abandonner et oublier les dizaines de milliards d’euros investis dans sa mise en place.

Mais la crise des subprimes, et son corollaire malheureux, la crise de la dette, sont venus gripper tous ces petits rouages, en mettant l’Europe dans l’état qu’elle déteste le plus : l’urgence.

Compromis entre volonté fédéraliste et relents nationalistes, la construction européenne s’est articulée autour de la sauvegarde de la prééminence du national sur le continental. En a résulté une incroyable lenteur dans la gestion des crises, leur résolution devant passer par une quasi-unanimité des membres, voire des institutions. Jusqu’à peu, il avait toujours été possible d’arriver à un compromis, et, bon gré mal gré, l’intégration européenne s’était poursuivie.

Mais la crise de la dette, en exposant au grand jour les déséquilibres économiques dont pâtit le Vieux continent, a conduit l’Europe dans une impasse somme toute prévisible.

Pour en sortir, l’Union Européenne, si elle souhaite survivre, doit avancer ; c’est la fameuse « bicyclette » de Jacques Delors : tant que l’Europe avance, elle roule ; qu’elle stoppe son mouvement, et elle s’écroule. Un jour peut-être sortira-t-elle de cette vision simpliste, mais pour cela aussi elle doit avancer.

Comment ?

Un transfert de légitimité démocratique

Idéalement, la solution qui conviendrait le mieux à nos démocraties libérales modernes est celle du classique transfert de légitimité. Donner plus de pouvoir aux instances européennes, présentes ou futures, par un référendum européen qui verrait les peuples soutenir massivement un principe… qu’ils ont toujours méprisé.

L’Europe est souvent critiquée pour être souhaitée par les élites, rejetée par les populations. Pourtant, en vertu du principe de subsidiarité, elle a pu avancer, petit à petit, sur une voie qui n’a jamais été réellement désirée par les peuples.

Pire, ces derniers ont toujours regardé l’Europe avec méfiance et scepticisme ; au sens philosophique du mot. « Dans le doute, suspend ton action » ; son corrolaire direct étant  apparemment « abstiens-toi aux élections » .

Mais si cette solution aurait le mérite de correspondre parfaitement à nos traditions politiques décennales, force est de constater son inadéquation avec le contexte économico-politique actuel. En effet, le versant européen de la crise de la dette a démontré l’incapacité des dirigeants politiques à prendre des décisions douloureuses dans l’urgence. En raison de préoccupations souvent électoralistes, ils rechignent à se décider, et retombent dans des travers nationaux aussi néfastes et inutiles que contradictoires avec l’ampleur de la crise qu’ils doivent affronter.

Un fait capital est devenu évident : l’Union Européenne est incapable de gérer l’urgence. La crise de la dette est violente, brutale, profonde ; il faut lui répondre violemment, brutalement, profondément. Les dirigeants ont techniquement le pouvoir de se mettre d’accord, mais se refusent à l’employer ; et l’Union ne dispose pas de la légitimité suffisante pour passer outre. Ainsi, s’il est peu probable qu’un transfert de légitimité démocratique solutionne la crise de la dette européenne, c’est parce qu’il prendrait trop de temps à mettre en place, et serait assimilé par les marchés comme une preuve de plus des atermoiements de l’Europe.

A propos de l'auteur

Passionné d’économie internationale, diplômé de Sciences Po Aix et de l’IRIS, Adrien Gévaudan a écrit de nombreux articles sur des thématiques aussi bien économiques et géopolitiques que stratégiques. Auteur de plusieurs mémoires, il s’est particulièrement attaché à l’analyse historique et critique de l’endettement public, à l’étude sociologique des médias alternatifs ainsi qu’à l’utilisation géoéconomique et politique du cyberespace.

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Une réponse à Le saut fédéral : solution pour une Europe-puissance ? (1/2) Un transfert de légitimité démocratique

  1. Magmtl dit :

    Que pensez-vous de ce que dit Étienne Chouard dans cette vidéo?
    http://www.dailymotion.com/video/x5swz0_maastricht-article-104_news
    À mon sens, c’est la raison pour laquelle il faut s’indigner aujourd’hui non?

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