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Manifeste d’économistes atterrés : entre brillante déconstruction économique et oeillères idéologiques

La crise économique de 2008, ainsi que ses nombreuses répliques, a eu des répercussions insoupçonnées : elle a entraîné la multiplication des analyses pseudo-économiques. Ce comportement a causé une hémorragie de livres bâclés, flous, souvent démagogiques et indigestes, intellectuellement aussi proches d’une analyse de Michel Aglietta que Marc Levy l’est de Chateaubriand.

Le Manifeste d’économistes atterrés échappe miraculeusement à cette hécatombe littéraire. Le registre auquel appartient ce court ouvrage (90 pages), fidèle à sa forme de « manifeste », est celui d’une étude synthétique et critique. Son ambition se veut modeste, et son objectif simple : déconstruire 10 fausses idées reçues sur la situation économique mondiale. Pour ne pas être taxé de criticisme vide de sens, le livre se propose également de contribuer au débat sur « l’après crise » par des propositions « constructives ». Les auteurs, au nombre de quatre (Philippe Askenazy, Thomas Coutrot, André Orléan et Henri Sterdyniak), sont réputés et occupent des postes importants dans des structures comme le CNRS ou l’OFCE. Ils s’inscrivent très clairement dans une mouvance de gauche, d’inspiration keynésienne, légèrement saupoudrée de (néo-)néo-marxisme. Près de 700 économistes ont signé ce manifeste, la liste exhaustive étant placée en fin d’ouvrage ; s’il est vrai que le nombre n’est pas un gage de qualité, il est évident qu’il s’agit d’un livre sérieux, et non pas d’un de ces nombreux ouvrages-alibis que chaque économiste se croit obligé de pondre pour montrer qu’il était le seul à avoir prévu la crise.

La lecture est aisée, le style est dynamique, et force est de constater que les premiers chapitres brillent par leur pédagogie et leur pertinence. Les diagnostics économiques s’avèrent éclairants : rôle des comportements procycliques dans la crise actuelle, déconnexion des marchés financiers avec la réalité, dénonciation du raccourci consistant à faire croire que l’envolée des dettes publiques provient uniquement d’une hausse des dépenses, etc. Les propositions, elles, sont assez novatrices et modérées ; au risque de décevoir ceux qui, en voyant un membre d’ATTAC parmi les auteurs, s’attendaient à du gauchisme primaire. Cependant, au fur et à mesure que les chapitres s’enchaînent, le livre flirte avec une démagogie soutenue par un vocabulaire économique. Des professions de foi les plus angéliques aux critiques dégoulinantes de clichés antilibéraux classiques, la déchéance qualitative est, parfois, douloureusement palpable.

Illustration de cela avec un exemple : une des mesures proposées conseille de restructurer la dette publique des Etats-membres de l’Union Européenne ; économiquement parlant, cela revient à déclarer au monde que des pays comme la France ou l’Allemagne sont insolvables, faisant défaut à ses créanciers. Les conséquences directes d’une telle décision seraient énormes : par exemple, la France devrait emprunter à des taux d’intérêt plus élevés, plus personne n’achèterait les obligations émises, et le pays se retrouverait dans l’impossibilité de financer son déficit ; aggravant du même coup le problème que la mesure cherchait à régler. Plus encore : la restructuration de la dette, de même que le ré-échelonnage des remboursements, sont des mesures d’urgence, caractéristiques d’économies surendettées ; tous les pays européens ne sont pas dans ce cas là.

De plus, la crise de la dette souveraine, en Europe, ne vient pas du niveau extrêmement haut de l’endettement public, mais bien de la méfiance des investisseurs vis-à-vis de cet endettement (l’absolu face au relatif). Les déficits européens sont structurels, et ne sont pas apparus avec la crise économique de 2008. Le problème vient de l’absence de confiance plus que de la structure même des endettements. Les obligations de la France, certes à un niveau moindre que celles de l’Allemagne, demeurent une valeur refuge tant le risque de défaut est (jugé) faible. Ainsi, parler de nécessité de restructurer la dette souveraine française est prématuré.

Plus encore, le livre rate l’occasion de mettre en avant cette même idée de restructuration de l’endettement, mais au niveau européen cette fois. Pourquoi attaquer une Europe-passé, aux torts indéniables, sans explorer les possibilités d’une Europe-avenir, en laquelle réside peut-être une solution à la crise ? Pourquoi ne pas étudier la possibilité d’un défaut unilatéral européen (partiel) sur la dette extérieur continentale ? Ou bien un ré-échelonnement des dettes intra-européennes ? S’acharner sur un cadavre ne l’a jamais fait ressusciter…

En revanche, les quelques pages qui précèdent la proposition de cette mesure pour le moins étonnante décrivent très bien les problèmes liés aux politiques d’austérité, en particulier procycliques. Les gouvernements réduisent les impôts pour les plus riches en imaginant stimuler l’investissement. Mais ces derniers préfèrent acheter des obligations françaises, que l’Etat a multipliées précisément afin de contrebalancer l’impact négatif des réductions d’impôt ! Les riches finissent donc par devenir les créanciers de l’Etat français, dont les recettes ont diminué et l’endettement augmenté ; c’est « l’effet jackpot ».

Disons le clairement : l’excellente qualité du raisonnement économique rend le livre très intéressant. La vulgarisation tout comme les diagnostics économiques sont très bons, très clairs, sans concession, et d’une précision étonnante pour un livre aussi court. Cependant, au sein des solutions proposées, des idées originales et progressistes cohabitent avec des mesures à la limite de la démagogie.

Ce qui dérange surtout, c’est l’impression de volonté politique sous-jacente. Les arrière-pensées gangrènent un livre qui finit par se rapprocher dangereusement (et sans se l’avouer) d’un programme partisan, mais (se) revendiquant (d’)une certaine objectivité économique. Au final, un cynique pourrait reprocher à ce manifeste d’instrumentaliser la probable inculture économique du lecteur pour lui faire avaler des couleuvres politiques. Le danger de l’émergence d’un populisme économico-politique, aussi déconnecté de la réalité que le sont certains échanges financiers, est plus que jamais d’actualité, et ce livre, sans jamais y verser, a parfois le tort de mélanger raisonnements économiques, positions politiques, et postures idéologiques.

Le lecteur averti cherchera en vain les termes « FMI », « Réserve Fédérale », « politique monétaire », « régulation », « assouplissement quantitatif » ou « gouvernance économique mondiale », pourtant au coeur des débats économiques. Rien n’est dit sur le développement futur de la Chine, un comble tant il est évident que l’endogénéisation de sa croissance économique est un enjeu majeur pour l’économie mondiale. Au contraire, tout tourne, presque exclusivement, autour de l’Europe. Le livre est une machine de guerre contre le système européen actuel : les problèmes viennent de l’Europe, et se régleront, au mieux, entre européens ; ou carrément par le retour à des logiques strictement nationales, comme la restructuration des dettes publiques. Quand on sait que le problème majeur actuel est la confiance et l’absence de régulation au niveau international, ce diagnostic parait manquer de perspective. Il aurait été utile de remettre en cause certains des postulats doctrinaires qui ont court depuis les années 70-80, et donner aux Etats-Unis la place qu’ils méritent dans le système économique mondial. Et, tant qu’à être progressiste, innovant et original, pourquoi ne pas explorer les solutions fédéralistes, qui auraient le mérite de combler le déficit de gouvernance ?

On regrettera donc les occasions manquées de ce livre, aux diagnostics acérés mais aux prescriptions parfois dangereuses et catastrophistes. En occultant la nécessité d’une régulation mondiale, en responsabilisant à outrance l’Union Européenne, et en minimisant l’influence de certains acteurs internationaux, ce livre rate l’occasion d’être suffisamment impartial pour déconstruire brillamment les principales thèses de la mondialisation libérale.

A propos de l'auteur

Passionné d’économie internationale, diplômé de Sciences Po Aix et de l’IRIS, Adrien Gévaudan a écrit de nombreux articles sur des thématiques aussi bien économiques et géopolitiques que stratégiques. Auteur de plusieurs mémoires, il s’est particulièrement attaché à l’analyse historique et critique de l’endettement public, à l’étude sociologique des médias alternatifs ainsi qu’à l’utilisation géoéconomique et politique du cyberespace.

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3 réponses à Manifeste d’économistes atterrés : entre brillante déconstruction économique et oeillères idéologiques

  1. Nicolas dit :

    Bonjour Adrien,
    Connais-tu des « vrais » livres sur la crise, accessibles pour tous? Parce que là, déjà que j’ai du mal à en trouver, ton article n’incite pas à l’optimisme…

  2. Pourtant il s’agit d’un article optimiste! Le livre est très bon, mais pose la question traditionnelle du dialogue entre l’expert et le néophyte. Le parti pris politique est assumé, ce qui est bien si on s’en sent proche. Ce qui est, personnellement, mon cas, malgré mes très fortes tendances fédéralistes.

    Concernant la crise, je conseille donc ce livre, ainsi que les articles de Frédéric Lordon et Jacques Sapir. Les diagnostics sont éclairants. Pour ce qui est de leurs positions politiques, à vous de voir si elles vous conviennent ; mais il n’en reste pas moins que niveau déconstruction, ce sont, de loin, les meilleurs.

  3. Nicolas dit :

    Après relecture, il est vrai que l’article est plutôt positif, desolé pour la mauvaise interprétation, et merci pour votre réponse.

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