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Manifeste d’économistes atterrés : entre brillante déconstruction économique et oeillères idéologiques

La crise économique de 2008, ainsi que ses nombreuses répliques, a eu des répercussions insoupçonnées : elle a entraîné la multiplication des analyses pseudo-économiques. Ce comportement a causé une hémorragie de livres bâclés, flous, souvent démagogiques et indigestes, intellectuellement aussi proches d’une analyse de Michel Aglietta que Marc Levy l’est de Chateaubriand.

Le Manifeste d’économistes atterrés échappe miraculeusement à cette hécatombe littéraire. Le registre auquel appartient ce court ouvrage (90 pages), fidèle à sa forme de « manifeste », est celui d’une étude synthétique et critique. Son ambition se veut modeste, et son objectif simple : déconstruire 10 fausses idées reçues sur la situation économique mondiale. Pour ne pas être taxé de criticisme vide de sens, le livre se propose également de contribuer au débat sur « l’après crise » par des propositions « constructives ». Les auteurs, au nombre de quatre (Philippe Askenazy, Thomas Coutrot, André Orléan et Henri Sterdyniak), sont réputés et occupent des postes importants dans des structures comme le CNRS ou l’OFCE. Ils s’inscrivent très clairement dans une mouvance de gauche, d’inspiration keynésienne, légèrement saupoudrée de (néo-)néo-marxisme. Près de 700 économistes ont signé ce manifeste, la liste exhaustive étant placée en fin d’ouvrage ; s’il est vrai que le nombre n’est pas un gage de qualité, il est évident qu’il s’agit d’un livre sérieux, et non pas d’un de ces nombreux ouvrages-alibis que chaque économiste se croit obligé de pondre pour montrer qu’il était le seul à avoir prévu la crise.

La lecture est aisée, le style est dynamique, et force est de constater que les premiers chapitres brillent par leur pédagogie et leur pertinence. Les diagnostics économiques s’avèrent éclairants : rôle des comportements procycliques dans la crise actuelle, déconnexion des marchés financiers avec la réalité, dénonciation du raccourci consistant à faire croire que l’envolée des dettes publiques provient uniquement d’une hausse des dépenses, etc. Les propositions, elles, sont assez novatrices et modérées ; au risque de décevoir ceux qui, en voyant un membre d’ATTAC parmi les auteurs, s’attendaient à du gauchisme primaire. Cependant, au fur et à mesure que les chapitres s’enchaînent, le livre flirte avec une démagogie soutenue par un vocabulaire économique. Des professions de foi les plus angéliques aux critiques dégoulinantes de clichés antilibéraux classiques, la déchéance qualitative est, parfois, douloureusement palpable.

Illustration de cela avec un exemple : une des mesures proposées conseille de restructurer la dette publique des Etats-membres de l’Union Européenne ; économiquement parlant, cela revient à déclarer au monde que des pays comme la France ou l’Allemagne sont insolvables, faisant défaut à ses créanciers. Les conséquences directes d’une telle décision seraient énormes : par exemple, la France devrait emprunter à des taux d’intérêt plus élevés, plus personne n’achèterait les obligations émises, et le pays se retrouverait dans l’impossibilité de financer son déficit ; aggravant du même coup le problème que la mesure cherchait à régler. Plus encore : la restructuration de la dette, de même que le ré-échelonnage des remboursements, sont des mesures d’urgence, caractéristiques d’économies surendettées ; tous les pays européens ne sont pas dans ce cas là.

De plus, la crise de la dette souveraine, en Europe, ne vient pas du niveau extrêmement haut de l’endettement public, mais bien de la méfiance des investisseurs vis-à-vis de cet endettement (l’absolu face au relatif). Les déficits européens sont structurels, et ne sont pas apparus avec la crise économique de 2008. Le problème vient de l’absence de confiance plus que de la structure même des endettements. Les obligations de la France, certes à un niveau moindre que celles de l’Allemagne, demeurent une valeur refuge tant le risque de défaut est (jugé) faible. Ainsi, parler de nécessité de restructurer la dette souveraine française est prématuré.

Plus encore, le livre rate l’occasion de mettre en avant cette même idée de restructuration de l’endettement, mais au niveau européen cette fois. Pourquoi attaquer une Europe-passé, aux torts indéniables, sans explorer les possibilités d’une Europe-avenir, en laquelle réside peut-être une solution à la crise ? Pourquoi ne pas étudier la possibilité d’un défaut unilatéral européen (partiel) sur la dette extérieur continentale ? Ou bien un ré-échelonnement des dettes intra-européennes ? S’acharner sur un cadavre ne l’a jamais fait ressusciter…

En revanche, les quelques pages qui précèdent la proposition de cette mesure pour le moins étonnante décrivent très bien les problèmes liés aux politiques d’austérité, en particulier procycliques. Les gouvernements réduisent les impôts pour les plus riches en imaginant stimuler l’investissement. Mais ces derniers préfèrent acheter des obligations françaises, que l’Etat a multipliées précisément afin de contrebalancer l’impact négatif des réductions d’impôt ! Les riches finissent donc par devenir les créanciers de l’Etat français, dont les recettes ont diminué et l’endettement augmenté ; c’est « l’effet jackpot ».

Disons le clairement : l’excellente qualité du raisonnement économique rend le livre très intéressant. La vulgarisation tout comme les diagnostics économiques sont très bons, très clairs, sans concession, et d’une précision étonnante pour un livre aussi court. Cependant, au sein des solutions proposées, des idées originales et progressistes cohabitent avec des mesures à la limite de la démagogie.

Ce qui dérange surtout, c’est l’impression de volonté politique sous-jacente. Les arrière-pensées gangrènent un livre qui finit par se rapprocher dangereusement (et sans se l’avouer) d’un programme partisan, mais (se) revendiquant (d’)une certaine objectivité économique. Au final, un cynique pourrait reprocher à ce manifeste d’instrumentaliser la probable inculture économique du lecteur pour lui faire avaler des couleuvres politiques. Le danger de l’émergence d’un populisme économico-politique, aussi déconnecté de la réalité que le sont certains échanges financiers, est plus que jamais d’actualité, et ce livre, sans jamais y verser, a parfois le tort de mélanger raisonnements économiques, positions politiques, et postures idéologiques.

Le lecteur averti cherchera en vain les termes « FMI », « Réserve Fédérale », « politique monétaire », « régulation », « assouplissement quantitatif » ou « gouvernance économique mondiale », pourtant au coeur des débats économiques. Rien n’est dit sur le développement futur de la Chine, un comble tant il est évident que l’endogénéisation de sa croissance économique est un enjeu majeur pour l’économie mondiale. Au contraire, tout tourne, presque exclusivement, autour de l’Europe. Le livre est une machine de guerre contre le système européen actuel : les problèmes viennent de l’Europe, et se régleront, au mieux, entre européens ; ou carrément par le retour à des logiques strictement nationales, comme la restructuration des dettes publiques. Quand on sait que le problème majeur actuel est la confiance et l’absence de régulation au niveau international, ce diagnostic parait manquer de perspective. Il aurait été utile de remettre en cause certains des postulats doctrinaires qui ont court depuis les années 70-80, et donner aux Etats-Unis la place qu’ils méritent dans le système économique mondial. Et, tant qu’à être progressiste, innovant et original, pourquoi ne pas explorer les solutions fédéralistes, qui auraient le mérite de combler le déficit de gouvernance ?

On regrettera donc les occasions manquées de ce livre, aux diagnostics acérés mais aux prescriptions parfois dangereuses et catastrophistes. En occultant la nécessité d’une régulation mondiale, en responsabilisant à outrance l’Union Européenne, et en minimisant l’influence de certains acteurs internationaux, ce livre rate l’occasion d’être suffisamment impartial pour déconstruire brillamment les principales thèses de la mondialisation libérale.

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Procyclicité et crise de la dette (2/3) : du poids des agences de notation

Poursuivons notre tour d’horizon du concept de procyclicité. Maintenant que le concept a été défini, il est nécessaire de voir au travers de quels acteurs il s’exprime. Les premiers sont, bien évidemment, les agences de notation.

Ces derniers temps, les foudres médiatiques semblent se diriger principalement contre ces institutions. Les plus vieilles sont aussi les plus connues : Standard & Poor’s, Fitch Ratings et Moody’s. A elles trois, elles forment un oligopole détenteur de plus de 90% du marché de la notation. Ces entreprises sont payées pour noter d’autres entreprises ou des collectivités. Après avoir étudié les informations économiques transmises par l’acteur allant être noté, l’agence prend sa petite échelle de notation qu’elle a constitué (et dont elle garde jalousement les secrets de fabrication) et illustre son jugement par une notation. Ci-après un récapitulatif des échelles de notation utilisées par les différentes agences :


Cette notation va avoir une importance capitale, car beaucoup de facteurs dépendent d’elle. Un Etat « mal noté » devra proposer un taux d’intérêt obligataire plus élevé que les « bien notés », ce qui se révèlera bien sûr plus coûteux. De même, une entreprise cotée en Bourse et dont l’on dégrade la notation peut voir son cours s’écrouler.

Les agences de notation sont très donneuses de leçon. Elles notent, et se comportent donc comme des professeurs. Elles conseillent, réprimandent, avertissent, encouragent, félicitent. Mais qu’ont-elles fait pour mériter ce statut de gardiens du dogme économique ? A dire vrai : pas grand-chose. Certes, il serait malhonnête de nier que leurs économistes sont parmi les meilleurs au monde, que leurs modèles sont les plus réalistes, et qu’elles sont trompent au final assez peu. Là où le bas blesse, c’est que quand elles se trompent s’en suit souvent une catastrophe économique. Il suffit pour cela de rappeler les épisodes « Enron », « crise de subprimes », ou encore le tout dernier « dégradation américaine ».

Effet de réseau et agences de notation

Le fait est que, de nos jours, on fait du buzz avec tout. La règle est simple : « Si les autres en parlent, alors nous aussi devons en parler ». Cet effet de réseau est l’un des paradoxes d’un monde où la médiatisation de l’information a acquis son autonomie propre, partiellement détachée de l’intérêt intrinsèque d’un sujet. Mais si ce concept a déjà été largement étudié par les sociologues ou les médias, force est de constater que le dernier exemple de cette tendance, et le plus scandaleux, échappe étrangement à cette prise de conscience de la versatilité de l’intérêt médiatique.

Lors d’une crise, la première chose que l’on fait est de chercher les coupables. Peu importe leur culpabilité réelle, l’essentiel réside dans la pétition de principe. Identification arbitraire, condamnation orale, punition fictive ; triptyque populo-politicien fondamental dans les relations internationales contemporaines. En pleine crise financière dite des « subprimes », les responsables furent vite trouvés : les agences de notation. Les banques, bien entendu, demeuraient coupables d’avoir spéculé allégrement en pensant pouvoir échapper aux risques du marché ; mais ce sont les agences de notation qui n’ont pas joué le rôle qui était le leur, à savoir évaluer objectivement l’état économique d’un acteur. Il n’est pas nécessaire de revenir en détail sur toutes les polémiques qui ont agité le monde médiatique à ce propos. Conflit d’intérêt, déficit d’indépendance, absence de mécanismes de contrôle, opacité des méthodes d’évaluation, etc ; les problèmes ont été identifiés, des solutions trouvées et non-appliquées.

Est-ce à dire que la crise économique n’a eu aucun effet sur le poids des agences de notation dans l’environnement macroéconomique mondial ? L’échec du pouvoir politique à astreindre les agences de notation à une profonde réforme de leur fonctionnement a-t-il conduit à un statu quo en la matière ?

Bien au contraire. Contrecoup de la médiatisation de la crise économique et de l’hémorragie d’articles, rapports et autres livres sur le sujet, les agences de notation ont acquis une célébrité qu’elles-mêmes n’avaient pas anticipée. Avant 2006, rares étaient les non-avertis à avoir conscience ne serait-ce que de l’existence d’agences de notation. Encore plus rares étaient les articles de grands quotidiens généralistes sur le sujet.

Aujourd’hui, la conscience de l’existence de ces structures est largement répandue. Il ne se passe pas un jour sans que la rubrique Économie du Monde n’évoque les noms de Fitch, Moody’s ou Standard and Poor’s. Diffusion de la connaissance ou bien conséquence néfaste de la médiatisation à outrance, le fait demeure que les agences de notation ont désormais un écho considérable auprès de l’opinion publique. Au moindre communiqué d’une des trois institutions fait suite une dépêche AFP quasi-immédiate et une reprise-éclair dans les grands médias. On ne compte plus les titres accrocheurs : « Moody’s dégrade d’un cran la note de l’Egypte », « Standard and Poor’s plombe le Japon », « Fitch pourrait décoter des banques en Irlande, Grèce et Portugal », etc. Il ne se passe pas un jour sans que les médias n’évoquent ces structures condamnées il y a peu pour leur responsabilité dans l’occurrence de la crise économique de 2007.

Loin de limiter leur influence, les politiques ont donc braqué les projecteurs sur ces agents incontrôlés, et les médias leur ont conféré une légitimité factice. Le découplage entre nécessité d’informer et soumission aux effets de réseau pose la question de la responsabilité des médias dans la constitution de bulles informatives pouvant conduire à la surexposition de certains sujets-produits. Le problème est que les citoyens partent du principe que si un problème est évoqué, il sera traité, et donc solutionné. Mais rien n’est moins vrai. La surexposition médiatique est devenue l’objectif de certains politiques, qui souhaitent donner l’impression du mouvement plus que véritablement changer les choses. En cela réside l’explication de l’immobilisme actuel.

Cela se vérifie également aux Etats-Unis, où le Président Obama, tout en affirmant vouloir tout faire pour empêcher que les banquiers renouvellent les erreurs du passé, ne modifie en rien la (dé)réglementation qui a permis à la crise d’advenir ; pire, les principaux conseillers de Bush (Tim Geithner, Ben Bernanke, etc), dont les positions idéologiques ont mené à la crise, sont toujours en place. Idem en France : le Président Sarkozy multiplie les interventions afin de donner l’illusion d’une action volontaire, mais a parfaitement conscience de l’inutilité de son action face aux intérêts de plus grandes puissances. Les volontés réformatrices affichées dans le cadre du G20 sont condamnées à rester lettre morte.

Ce pseudo-volontarisme politique perpétue un état de fait qui a été à l’origine de la crise de 2008.

Il est devenu commun de taper sur les agences de notation, les rendant responsables de la crise. Bien évidemment, la crise actuelle étant une crise de confiance, les agences de notation sont, au moins en partie, coupables. Mais ce serait extrêmement naïf que de  croire que le phénomène d ela procyclicité ne s’exprime qu’à travers elles…

A suivre : Procyclicité et crise de la dette (3/3) : le pouvoir économico-médiatique en question.

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Procyclicité et crise de la dette (1/3) : qu’est-ce que la procyclicité?

Littéralement, c’est un terme qui va désigner les comportements qui vont dans le sens d’un cycle économique, s’y ajoutant et en renforçant les effets.

Ce terme est très ustilisé lorsqu’il est question des politiques budgétaires. Nous avons plus haut comment et pourquoi un Etat structure son budget, et de quelle façon il opère afin de contrôler son endettement public. Imaginons une situation de crise économique sévère : récession, moral des ménages en berne, consommation stagnante. En théorie l’Etat peut alors se comporter de deux façons différentes.

Première possibilité : il laisse filer son déficit budgétaire. De grands et coûteux investissements sont lancés dans le but de soutenir l’économie en crise, et l’endettement public gonfle. On parle alors de politique contracyclique, car l’Etat se s’oppose au cycle économique, en l’occurrence récessif. L’économie se porte mal, et l’Etat décide de se substituer à certains acteurs ; sa situation économique se dégrade, mais celles des autres acteurs s’améliorent, la récession est adoucie et la reprise favorisée. Ces politiques contracycliques sont à la base de la théorie économique keynésienne.

Seconde possibilité : l’Etat donne la priorité à l’orthodoxie budgétaire, c’est-à-dire à l’équilibre entre recettes et dépenses. L’endettement public est contrôlé, mais l’on prend le risque d’aggraver la récession au nom de la lutte contre l’effet d’éviction des taux d’intérêt, et donc, à terme, de voir l’endettement public gonfler tout de même en raison de la chute de la production nationale. Ce type de politique budgétaire va dans le sens du courant économique, et est donc appelé procyclique.

Ces deux voies d’action s’inscrivent dans le cadre du court terme, de la réaction face à une crise. Les fondamentaux de l’économie ne sont pas modifiés directement, des réformes profondes ne sont pas décidées ; on parle de politiques conjoncturelles, ou de stabilisation, en opposition avec les politiques structurelles cherchant à influer durablement sur la nature même du tissu économique. Bien sûr il y aurait beaucoup à dire encore sur cette question : nous n’avons pas parlé des politiques conjoncturelles de l’offre, des revenus, ou même monétaire ; mais le propos n’est pas ici d’étudier toutes les politiques conjoncturelles, seulement d’introduire la notion de procyclicité.

Dans cet exemple, c’est l’Etat qui a un comportement relatif à la cyclicité de l’économie. Bien que de nombreuses critiques aient été faites au cours des dernières années, sur la nature réelle ou fantasmée de ces politiques de stabilisation (Milton Friedman affirmait ainsi que loin d’avoir un effet contracyclique, les actions des Etats, notamment à cause du principe d’anticipation rationnelle et de l’équivalence ricardienne, étaient en réalité procycliques), l’exemple que nous avons donné n’est pas vraiment sujet à caution. Procyclique ou contra-cyclique, on est parfaitement conscients que l’Etat influence l’économie ; c’est un fait indiscutable.

Ce qui va nous intéresser maintenant, c’est un type précis d’influence procyclique, similaire donc à celle que nous avons décrit dans notre introduction aux politiques conjoncturelles, mais caractérisée par une influence larvée, occultée, et parfois même niée. Nous verrons également que le simple refus de reconnaître une influence procyclique revient parfois à la renforcer.

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My Witty Games : l’édition (devient) communautaire

Ce qu’on a pu appeler « le Web 2.0″ n’a aucune réalité. Les technologies employées et censées le définir existaient depuis des années ; la seule chose qui a changé a été la démocratisation de l’utilisation de ses techniques, relevant d’une plus grande simplification d’utilisation. Cette qualification de « Web 2.0″ est donc venue d’une puérile volonté taxonomique ; puérile car illustration de l’impression stupide qu’ont certaines personnes à croire que ce qu’ils ont classifié a été du même coup compris.

Mais cet illusoire Web 2.0 accouche parfois de petites « pépites », comme dirait Gustave de Kervern. L’une d’entre elles se nomme My Witty Games. Derrière ce nom barbare se cache le premier site d’édition de jeux de société communautaire. Le principe est le suivant : un jeu de société en puissance est présenté, et si le concept vous plaît, vous en achetez une « part ». Le nombre de parts est défini à l’avance, et leur somme représente le capital nécessaire au lancement du jeu. En achetant une part, on vous garantit l’envoi du jeu en avant-première ; en en achetant deux, d’avoir votre nom dans le livret de règles ; etc, etc. Là où cela devient intéressant, c’est que si le jeu est produit, et qu’il se vend correctement, vous gagnez de l’argent, selon le tableau suivant.

Bien évidemment, si le jeu ne se produit pas, on vous rembourse.

Ainsi, il est pratiquement impossible de perdre de l’argent. La part coûte 30 euros, ce qui est à peu près le prix moyen d’une boite de jeu de société. Si le jeu se vend bien, en plus de la boite, on vous verse de l’argent. S’il ne se vend pas, vous avez toujours chez vous un jeu dont le concept vous a plu. Et si le jeu n’est pas produit, on vous recrédite ce que vous avez dépensé pour acheter une part du jeu.

Un exemple pratique : le jeu Ice3 (« Ice[Cube]« ). Voilà la description qu’en a fait Korben, sur son blog (et qui a entrainé un plantage du site My Witty Games tellement la demande a été forte! Votre serviteur a eu cependant le temps d’acheter 2 parts du jeu!) :

« J’ai eu la chance de faire 2 parties avec le prototype d’Olivier donc je vais pouvoir vous expliquer comment ça se passe. Au niveau matos dans la boite, il y a des petits verres et des petites passoires. Chacun a son glaçon dans la mini passoire, et lorsqu’il fond, l’eau coule dans le verre. Ça a 2 côtés pratiques : Éviter de mettre de l’eau partout chez soi, et comparer avec les autres son niveau de « fondage » simplement en regardant le niveau de l’eau dans le verre.

Ensuite, le jeu démarre. Chacun pioche des cartes et peut en jouer 2 à la suite. Il y a 2 types de cartes… Les cartes de mouvement qui permettent d’avancer ou de faire reculer les autres (+4, +3, -2…etc) et les cartes d’attaque. C’est là que ça devient marrant car les attaques consistent à faire fondre le glaçon de vos compétiteurs. Il faut donc avancer le plus vite possible tout en arrivant avec encore un peu de glaçon.

Au niveau des attaques, il y a des trucs très marrant. Vous pouvez par exemple réchauffer avec la bouche (en soufflant) le glaçon ennemi, ou le tremper pendant x secondes dans de l’eau à température ambiante ou avec une pipette, faire couler délicatement de l’eau chaude sur le glaçon pour le faire fondre. L’attaque la plus horrible ? La pincée de sel ! Là c’est fatal !

C’est très prenant et bien délire ! Évidemment, chaque attaque peu être contrée par une carte de protection (du coup, j’ai mal compté, ça fait donc 3 types de cartes). Au début, je pensais qu’on n’arriverait jamais à finir la partie sans fondre car il faisait quand même chaud mais les parties durent environ 20 minutes et à mon grand étonnement, un glaçon met plus de 40 minutes à fondre, donc on a largement le temps de jouer.

Autre chose originale, il n’y a pas de plateau de jeu. En fait, c’est à vous de poser les cartes que vous jouez sur la table pour en faire un « chemin » que devront suivre les joueurs. Du coup, vous pouvez moduler la longueur de la partie en zigzaguant plus ou moins longtemps avec les cartes. Vous pouvez donc jouer 30 ou 40 minutes si ça vous chante.« 

Bref, peu importe si ce jeu vous plaît ou pas ; le fait est que à moi il m’a plu.

Du coup, en achetant une part j’ai en réalité fait 3 actions :

1) J’ai acheté un jeu de société qui me paraît amusant.

2) J’ai fait un pari « gratuit » sur l’avenir de ce jeu ; si j’ai raison, je gagne de l’argent ; si j’ai tort, je ne perds rien.

3) J’ai aidé de jeunes créateurs de jeux de société à financer leur projet.

Le principe économique est assez proche de celui du microcrédit, et son objectif est strictement identique : aider de jeunes entrepreneurs (ou des vieux hein, il n’y a pas d’age pour avoir des idées) à réaliser leurs idées. Le modèle économique risque de faire tâche d’huile. Par exemple, pourquoi ne pas imaginer le même système pour l’édition de romans ou de nouvelles?

En tout cas : un grand merci à Korben, bonne chance aux créateurs de My Witty Games, et à Ice3! Si ce dernier vous intéresse, vous trouverez plus d’informations : ICI.

 

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Ben Bernanke : l’art de discourir sur le passé pour ne pas évoquer le présent

Vendredi 26 août, l’inénarrable Ben Bernanke a fait une des déclarations dont lui seul a le secret.

Le message est clair : tout va bien, mais rien ne va plus.

Comme nous l’avions souligné tout au long de plusieurs articles sur IntStrat (Inflation, déflation, stagflation : les raisons de la crise américaine à venir ; Economie américaine : le paradoxe logique), la tête de gondole de la Fed semble se spécialiser dans les grands écarts (économiques).

En effet, alors que tous les indicateurs économiques sont, au mieux, au orange foncé, il réaffirme sa « croyance » en des lendemains qui chantent ; avec quel raisonnement économique sous-jacent ? Aucun. Pour lui la croissance américaine est « lente » et « erratique », mais le potentiel américain ne devrait pas en être « sensiblement affecté ».

Point le plus comique : la volonté de ne pas nommer ce qui ne peut être qualifié que de crise, par peur de lui conférer un caractère encore plus réel. Cela devient cocasse quand, pour éviter de parler des crises de la dette souveraine, M. Bernanke pérore… sur la crise de 2007 ! Avec à la clé un splendide raisonnement de niveau licence 2 : « La récession, en plus d’être extrêmement grave et d’envergure mondiale, a également été inhabituelle en étant associée à la fois à une crise très profonde dans le marché du logement et à une crise financière historique. Ces deux caractéristiques de la récession, individuellement et en combinaison, ont agi pour ralentir le processus naturel de reprise. »

Soit ; M. Bernanke est coincé dans les méandres de l’autoréalisation ; s’il reconnaît l’existence d’une crise, il va déclencher une mouvement de panique, renforçant du même coup cette même crise. S’il la nie, il passe pour un abruti et ne contrecarre en rien la morosité des marchés. Des deux maux il a choisi le moindre, et s’est coiffé de son chapeau de bouffon.

Cependant, il est frappant de noter que la Fed semble conditionner une troisième tournée (au sens café du commerce) de la politique d’assouplissement quantitatif (QE3) à une relative rigueur budgétaire. Mais peu de médias semblent se rendre compte que Bernanke n’a, au final, que peu de marge de manœuvre.

Quand il affirme : « La Réserve fédérale a une gamme d’outils qui pourraient être utilisés pour fournir des sources supplémentaires de stimulation monétaire. Nous avons discuté des avantages et des coûts de tels outils à notre réunion d’août. », Bernanke brille par l’inutilité de ses propos. Qu’une Banque Centrale ait à sa disposition un certain nombre d’outils : on s’en doutait ! Qu’elle réfléchisse aux avantages et aux coûts de leur utilisation : encore heureux ! Mais ce qu’il fait en réalité, car il n’y a aucun doute qu’il parle à mots couverts de la possibilité d’un QE3, c’est légitimer son action à venir. Après avoir assuré que les taux resteraient bas pendant au moins deux ans (amis rentiers : achetez de l’euro !), il se réserve la possibilité de faire plus pour l’économie américaine, mais refuse d’en prendre toute la responsabilité.

Une façon de dire au Congrès des Etats-Unis : je peux faire plus, mais la balle est dans votre camp. Quant à savoir s’il y aura ou non un troisième round d’assouplissement quantitatif : cela dépendra des décision du pouvoir politique, de la conjoncture, et du cours du dollar. Mon sentiment personnel est que le sens des récentes déclarations de Ben Bernanke est de préparer le terrain, sinon à un QE3, au moins à de nouvelles mesures monétairement expansionnistes.

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