Géopolitique
Cyberdéfense
Philosophie
Politique
Géoéconomie

Le décès de Kim Jong-il : classique condescendance occidentale

Publié le par Adrien Gévaudan - 0 commentaire(s) à cet article

Au delà des conséquences géopolitiques du décès du dirigeant nord-coréen Kim Jong-il, et de l’intronisation de son fils Kim Jong-un comme nouveau leader, les derniers évènements de la péninsule ont été l’occasion de prouver que les occidentaux sont bel et bien des spécialistes en ethnocentrisme.

Il suffit de consulter les commentaires, réactions et autres interventions gravitant autour des images de tristesse populaire pour se rendre compte de l’ambiance café du commerce règnant dès qu’un sujet géopolitique émerge sur la scène publique.

Face aux pleurs des Nord-coréens, à leurs crises d’hystérie ou, plus généralement, à leur détresse consécutive à la mort de Kim Jong-il, deux opinions-réactions dominent et s’opposent : « ces Nord-coréens sont ridicules » et « ils simulent, on sait bien qu’en vérité ils se réjouissent.« 

Sic.

Que l’occidental croyant pouvoir comprendre l’impact sur la construction personnelle et culturelle d’une propagande d’Etat plurigénérationelle se détrompe : nous sommes bien trop imbibés de nos propres valeurs culturelles pour admettre qu’elles ne sont pas partagées par les autres cultures. Pire : si ces populations ne les partagent pas, elles sont ou ridicules, ou hypocrites.

Quelle suffisance!

Qui sommes-nous pour juger de l’état émotionnel d’une population à l’histoire, à la culture, aux moeurs si différentes? Est-on capables, ne serait-ce qu’intellectuellement, de comprendre ce que l’imaginaire collectif d’une population peut devenir, manipulé pendant des générations? Car il n’est pas question ici d’une propagande officielle passagère, comme l’Occident a pu en faire l’expérience au cours de son histoire (nazie en Allemagne, soviétique en URSS, anticommuniste aux Etats-Unis) ; non, en Corée du Nord il est question d’une propagande étatique s’étalant sur 3 générations, et ayant donc modifié les fondements culturels mêmes d’une population.

Pourquoi sommes-nous si prompts à juger ridicules ou hypocrites les réactions des Nord-coréens, si ce n’est parce que nous ne croyons pas à la possibilité d’une tristesse réelle? Forts et fiers de notre clairvoyance autoproclamée, nous avons (pré)jugé les comportements de la population Nord-coréenne.

Essayons d’imaginer ce que peut devenir un individu à qui l’on a répété depuis sa naissance que son Cher leader est quasi-divin, le seul protecteur de la Nation, et à qui l’on a coupé tous les moyens de communication avec l’extérieur. La notion même d’extérieur doit avoir été remodelée, déformée. D’autant que cette propagande, comme nous l’avons dit, ne date pas d’hier. De par son caractère plurigénérationnel, l’ensemble des instances de socialisation a été influencé. Le père de l’individu dont nous avons parlé, n’a-t-il pas, lui aussi, été abreuvé d’une propagande similaire? Et quand la famille même n’est plus un refuge pour la transmission d’une certaine méthode d’interprétation des faits sociaux (permettant de prendre du recul, de critiquer, ou même d’éduquer de manière différente), que reste-t-il à la population à part les mensonges d’Etat?

Pleurs sincères, simulation ou hypocrisie : peu importe, au fond. Il s’agit d’abord, pour nous occidentaux, d’apprendre à se décentrer.

Que savons-nous de l’état des connaissances (géo)politiques des Nord-coréens? Que savons-nous de la Corée du Nord? Rien.

Et pourtant l’opinion publique a rendu son verdict…

Cet article a été classé dans Géopolitique et taggué par , , , , , .

Cyber-géopolitique : un nécessaire changement de perspective

Publié le par Adrien Gévaudan - 2 commentaire(s) à cet article

Il y a quelques temps, j’ai été chargé de relire un dossier traitant de la géopolitique du cyber-espace. Un bon gros pavé, 200 pages, texte synthétique et précis, ton professionnel, style lapidaire et épuré.

Excellent.

Le dossier était consacré aux cyber-forces dont il était nécessaire de tenir compte.

Formidable.

De mémoire, il devait avoir une dizaine de chapitres ; un par pays.

Aïe.

Et oui, le dossier était structuré… par pays! Son postulat de départ était donc que les seules forces dont il fallait considérer la puissance au niveau cyber étaient nécessairement des États. Le rapport s’inscrivait ainsi dans une approche des relations internationales que l’on nomme réaliste. En gros, cela signifie que les seuls acteurs déterminants au niveau international sont les Etats et/ou les organismes internationaux.

Les individus? Que peuvent-ils donc faire, isolés et impuissants pantins? Quantité négligeable.

Sauf qu’aujourd’hui, un individu peut faire beaucoup de dégâts ; il suffit qu’il soit doué, patient, méthodique. Il n’a même pas besoin d’être génial ; seule compte son ingéniosité, et sa volonté de nuire.

Revenons au rapport, et au réalisme ayant conditionné sa réalisation. Plus que les individus, cette approche n’accorde aucune importance aux groupes d’individus.

Anonymous? Quelle importance, ce ne sont que quelques gamins faisant mumuse avec des attaques DDoS ; quels dommages peuvent-ils commettre?

LulzSec? Pff, peut-être sont-ils un peu plus doués que les Anonymous, mais ils n’ont aucune idéologie sous-tendant leurs actions. Qu’ils s’amusent donc, ils ne pourront jamais être aussi dangereux qu’un État.

On va dire que j’en rajoute une couche, mais il est évident que les évènements de l’année 2011 ont donné raison à ceux qui pensent que le cyberespace ne peut, en aucun cas, être considéré comme le prolongement d’un espace traditionnel (terre, mer, air, espace), ni même comme un nouvel espace classique. Les règles qui y règnent sont radicalement différentes.

Même le concept de conflit asymétrique perd son sens dans la géopolitique du cyberespace. Peut-on parler de « forts » ou de « faibles »? Certes, certaines institutions disposent des avantages propres à leur statut (financement, classification, R&D, etc.), mais cela signifie-t-il qu’un « faible » ne pourra jamais causer à ce « fort » des dommages irréparables? Et l’on ne parle pas ici de 3000 morts (tragédie sur le plan humain, certes, mais ne remettant aucunement en question l’existence du groupe si l’on rapporte ce chiffre à une population telle que celle des États-Unis), mais bien de vol de données ou encore de destruction totale.

Quand le faible dispose de la capacité d’annihiler le fort, de la même façon que le fort peut annihiler le faible, existe-t-il un intérêt à raisonner en ces termes?

Mais qu’on ne s’y trompe pas : beaucoup de pays ont compris cela. L’actualité le démontre tous les jours.

Panorama pédagogique : quelles énergies pour demain?

Publié le par Jakob Hoeber - 0 commentaire(s) à cet article

Chaque fois que le prix du brut dépasse les 100$ US par baril, le chœur des spécialistes autoproclamés se met à chanter la fin du pétrole, prédire l’avènement du peak oil, et brosser un avenir sans lumière ni voiture. Or, ce chantage est aussi vieux que l’exploitation du pétrole lui-même : déjà au 19ème siècle, les voix se levaient pour annoncer, d’un ton grave et apocalyptique, l’épuisement de la matière qui huile notre existence depuis 150 ans.

Il est vrai que les lamentations de ces personnes ne sont pas innocentes. Comme toute matière première, la quantité de pétrole présente sur Terre est finie. Le fonctionnement de nos sociétés est aujourd’hui indissociable de l’utilisation du pétrole : transport, production, plastique, chauffage, etc. Même dans l’air, il y a du pétrole. Une visibilité publique largement suffisante pour permettre de jouer sur les angoisses des gens… et les monnayer ?

Allons donc au fond de ce sujet, au-delà de l’activisme et de la démagogie : quelles énergies feront tourner nos machines demain, et qui en profitera ? L’énergie, enjeu géopolitique, climatique, et pour la survie d’une bonne partie de l’humanité.

Le temps idéal pour un état des lieux.

Les énergies fossiles : des épuisables… qui ne s’épuisent pas !

Commençons avec les énergies dites fossiles ; elles doivent généralement être brûlées pour libérer de l’énergie, et existent sous forme aérienne (le gaz), liquide (le pétrole), ou solide (le charbon). La plupart d’entre elles ont mis des centaines de millions d’années pour devenir ces allumettes moléculaires que nous craquons depuis deux siècles. Nous utilisons les énergies fossiles plus rapidement qu’elles ne se renouvellent. A la maison, tirez le bouchon de la baignoire en laissant ouvert le robinet un tout petit peu (pour des raisons écologiques évidentes, n’effectuez cette expérience hautement scientifique qu’une fois le bain pris). Très vite, tout est vide, et votre crasse tapisse agréablement les bords de la baignoire….

Le problème est que le monde n’est pas une baignoire [ndrl : scoop !] : on ne peut pas mesurer combien de réserves il nous reste : déjà, dans les nappes pétrolières et gazières, seule la moitié des ressources est récupérée, en raison des coûts trop élevés ou de la technologie trop peu performante. A cela s’ajoutent les nappes non encore découvertes, ou encore les ressources dites non-conventionnelles. La star du moment, qui peut se targuer d’avoir fait la Une, pas seulement des Paris Match et Voici énergétiques (comme Oil&Gas Business &c.), mais aussi des grands quotidiens, le désormais fameux gaz de schistes ! Avenir pour les uns, arme de destruction (environnementale) massive pour les autres. Ceux qui ont connu une célébrité moins fulgurante connaissent pourtant un potentiel encore plus fort : sable et schistes bitumeux, gaz de charbon, hydrates de méthane…leur volume est considéré comme plusieurs fois supérieur aux réserves prouvées et pourraient nous permettre de continuer notre vie tranquille pour les siècles à venir.

Tout va pour le mieux au meilleur des mondes ? Aucunement. D’abord c’est une question de prix : les réserves facilement exploitables s’épuisent, et pour accéder à celles qui restent il va falloir creuser plus profondément, avec plus de matériel, et donc plus de risques (cf. : Deepwater Horizon.

De plus, personne ne nierait aujourd’hui l’effet de la libération du gaz à effet de serre sur le climat (sauf Claude Allègre, mais le pauvre est aux fraises). On peut s’interroger sur son caractère bénéfique ou dévastateur (ca dépend de ses préférences personnelles et si on habite  au Nord du Québec ou Sud du Sahel) ; mais tout changement climatique majeur risque de causer des bouleversements incontrôlables : des côtes submergées, des réfugiés climatiques un peu partout, des vins d’une qualité médiocre, de la pluie à Marseille, et des sécheresses en Bretagne.

Cela ne mettra pas en question la survie de la race humaine (l’homme n’ayant jamais eu besoin de détruire l’environnement à grande échelle pour s’auto-défoncer la gueule avec enthousiasme), mais coûtera sans doute la vie à quelques centaines de millions d’entre eux, et changera les modes de vie d’encore beaucoup plus. Et tout ça pour une ressource qui s’épuisera de toute façon.

Les renouvelables : moins verts que prévu

Terminons ce tour pédagogique avec l’analyse d’un mythe : les énergies renouvelables. Bien sûr, le terme cherche à nous tromper et les réserves ne sont pas toutes renouvelables : simplement il y a tellement plus d’eau qui coule du robinet que le bouchon n’a pas le temps de tout glouglouter. C’est à peine si la baignoire ne déborde pas (ne faites l’expérience que si vous souhaitez noyer mémé dans son sommeil).

Mais, au risque de nous répéter, le monde n’est pas une baignoire [ndrl : Jakob président !]. Si vous commencez à installer des petites turbines dans votre baignoire, le plaisir lié au bain du dimanche diminuera. Dans le monde réel, hors de la salle de bain, c’est pire : déjà, la nature est autrement plus sensible aux implantations massives que nécessitent ces nouveaux modes de production énergétique ; ensuite, il faut également prendre en compte le matériel (limité) essentiel à la construction des capteurs (les mâts des éoliens, les panneaux solaires, les silos de biomasse, les turbines dans votre baignoire, etc.) ce qui réduit largement le rendement net (énergie investie – énergie produite) de ces appareils. Un autre problème est le stockage : quoi faire avec l’énergie supplémentaire produite par temps de gros vent, d’ensoleillement inhabituel? Certes, le pompage-turbinage permet de stocker une certaine quantité d’énergie, avec une perte de 25%. Bof. Une autre solution (sic.) serait une meilleure intégration du système de transport de l’électricité. Une rustine, pas un miracle.

En revanche, il est vrai que le gaz à effet de serre émis (construction des installations comprise) est assez faible. Le risque d’un accident est insignifiant et sans grandes conséquences (sauf pour les barrages). Mais le fric à se faire est négligeable comparé aux autres énergies, au moins pour le moment, ce qui est sûrement la raison pour laquelle ce secteur n’explose pas. Mais un jour viendra, où l’on pourra appeler le Maroc un pays ventier en raison de ses éoliennes, et où la Floride méritera son nom de Sunshine State.

Certes, il reste encore l’énergie bâtarde : la fission nucléaire. Certains y voient une source renouvelable et propre, en occultant avantageusement l’uranium nécessaire pour faire tourner les centrales. Malgré l’importance que lui accorde la Energy Information Agency (prévision d’un doublement des GW installés d’ici 2030 ; Fukushima n’a qu’à bien se tenir), rien n’indique qu’une telle voie soit tenable, à terme. En effet, la production énergétique nucléaire stagne depuis le début des années 90. Or, si les constructions de centrales se multiplient, en tenant compte du taux de réalisation de tels projets on estime que le taux de fermeture sera plus élevé que le taux d’inauguration. Ce phénomène est bien évidemment lié aux risques d’un accident nucléaire, à la résistance de la population, au coût de l’investissement nécessaire, et, bien sûr, aux risques de détournements militaires.

Et si on arrivait à… ?

Au final, on peut aussi rêver : mon préféré concerne les algues actuellement testées en Californie. Génétiquement modifiées, elles sont programmées pour reproduire le processus chimique transformant le matériel organique en pétrole… en quelques jours ! Encore mieux : dans ce processus, elles consomment de grandes quantités de CO2 ! On pourrait ainsi aller jusqu’à réguler la concentration de ce gaz diabolique dans l’atmosphère, selon nos besoins. Ce miracle est cependant toujours en cours d’élaboration.

Une autre option serait la fusion nucléaire, la grande soeur de la fission : alors que la dernière repose sur la collision de noyaux lourds (uranium, plutonium), la première suppose l’union de noyaux légers (eau lourde, deutérium). La faisabilité théorique ne pose pas de problème ; pas plus que le combustible. Il y a suffisamment de deutérium dans les mers pour des centaines de milliers d’années d’approvisionnement, en conservant une consommation comparable à celle d’aujourd’hui. Si seulement on savait maîtriser l’énergie ainsi gagnée..!

Pour une nouvelle organisation énergétique

Malgré la prise de conscience du réchauffement climatique et des limitations des ressources fossiles, les engagements politiques pris laissent toujours l’écologiste qui sommeille en nous sur sa faim. La production d’électricité à partir des énergies renouvelables ne cesse d’augmenter, tandis que leur part dans la production totale… diminue ! Paradoxe d’une politique énergétique occidentale où les deux puissances économiques principales sont toujours prisonnières des lobbyistes de leurs compagnies pétrolières et automobiles…

Comment faire alors pour trouver une solution à ces dilemmes ? Le levier économique peut s’imposer : ayant prouvé son efficacité dans des situations multiples, il pourrait aussi aider à la baisse de la consommation énergétique ; faire payer considérablement plus pour la consommation lors des heures de pointe, par exemple (procédé accompagné par une compagnie qui communique cette information au consommateur). Rendre beaucoup plus chère la consommation des énergies fossiles, en particulier l’essence ; taxer la circulation en ville des voitures (comme le fait Londres). L’argent récupéré pourrait être obligatoirement reversé dans des projets visant une baisse de la consommation énergétique : transports au commun, car pooling, Velib’ Autolib’, pistes cyclables, développement ferroviaire, etc. Plus de partage, plus de sport ; moins de fric, moins de pollution.

L’efficacité énergétique des bâtiments devrait aussi être augmentée. Ceci constitue un grand problème au niveau de l’investissement initial. Au mieux, on devrait raser la plupart des immeubles, en laissant quelques-uns pour leur valeur historique (chose pénible à réaliser si on n’est pas en Chine). Et construire sous terre ? Moins de déperdition d’énergie, exposition aux intempéries limitée, impact sur l’environnement et le paysage négligeable.

Dans l’agriculture, le potentiel est aussi grand : pompe à eau éolienne ou solaire, tracteurs et groupes électrogènes à la biomasse…

De nombreux problèmes restent à résoudre : transport longue distance de l’énergie, stockage efficace des surplus, égoïsme congénital des individus (vandalisme, rejet de responsabilité, phénomène de free rider).

Il est clair qu’une solution miracle n’existe pas face aux enjeux énergétiques des décennies à venir. Une approche idéaliste telle que la nôtre est nécessaire, au moins au début, pour dégrossir le tableau. Une pénurie énergétique est peu probable ; même tout au long du 21ème siècle. Les prix de l’énergie vont augmenter durablement et il est clair que les Etats qui vont adopter une stratégie de réduction significative de leur consommation énergétique auront un grand avantage comparatif à l’avenir. Si on tient compte des enjeux du réchauffement climatique et des répercussions sur la santé (émission, bruit), une révolution verte s’impose aujourd’hui plutôt que demain. La solution suppose une révolution technique et comportementale. Aux citoyens de prendre des mesures : les entreprises, reniflant le profit, suivront.

Cet article a été classé dans Géoéconomie, Géopolitique et taggué par , , , .

Algérie et printemps arabe : histoire d’un acte manqué (2/2)

Publié le par Omar Slami - 3 commentaire(s) à cet article

Les deux parties de l’article Algérie et printemps arabe : histoire d’un acte manqué , sont le fruit d’une réflexion-dialogue de/entre Laure Gadrat et Omar Slami. Lire la première partie.


3. L’élite algérienne est-elle leader du changement ?

Comme dans toutes les dictatures arabes, l’élite est accaparée par le système de gouvernance, jusqu’au point d’être annihilée par ce dernier.

L’enjeu pour les élites algériennes demeure encore mineur pour les décideurs politiques car elles sont aujourd’hui incapables de s’organiser afin de réaliser des plans et des programmes adéquats apportant des solutions pragmatiques aux besoins de changements exprimés par le peuple.

Afin de mieux comprendre cette inertie collective, on peut analyser la situation à travers la problématique de l’élite scientifique.

Un article de Younes Djama paru le 21 mai 2011 dans le quotidien La Tribune titrait  « La fuite des cerveaux a fait perdre 40 milliards de dollars au pays ».

Il expliquait alors que près de  40 000  chercheurs, cadres et ingénieurs ont quitté le pays ces dix dernières années. 90% de cette élite expatriée  a été formée au sein des universités algériennes ; une élite délaissée par les laboratoires de recherches nationaux et les grands investisseurs, réunissant ainsi toutes les conditions à un légitime exode. Ceux qui restent au pays ne sont pas pour autant à l’abri, leurs idées et convictions pouvant porter atteinte à la survie du pouvoir.

Ce fut le cas du défunt professeur Djilali El Yabes [6] ou plus récemment celui du professeur Ahmed Keroumi, professeur d’université et militant de la CNCD, assassiné après la visite à Oran du rapporteur de l’ONU au Conseil des droits de l’Homme, Frank la Rue. Les deux hommes avaient eu à cette occasion un entretien sur la situation des droits de l’homme en Algérie [7].

 

4. La diaspora algérienne peut-elle se positionner comme une force de soulèvement ?

Contrairement à sa voisine marocaine, la diaspora algérienne en Europe n’a pas réussi à s’unir à des fins politiques malgré le rôle actif des associations essayant de valoriser les relations avec leur terre natale.

La diaspora algérienne comme force de soulèvement demeure irréalisable, dans la mesure où elle est incapable de s’organiser. D’autre part, l’handicap primordial réside dans l’apport de cette diaspora au PNB algérien. Elle est tellement infime par rapport aux ressources budgétaires de la production d’hydrocarbures qui permettent au gouvernement de subsister luxueusement. Ainsi, seul un cinquième des revenus des algériens résidant en France durant l’année 2007 on été renvoyés dans leur pays natal, un faible pourcentage comparé au voisin marocain.

La diaspora algérienne résidant en France aurait-elle fait un voyage sans retour ? Le fatalisme et l’absence d’espoir de voir la situation sociale et économique de l’Algérie s’améliorer sont pour les Algériens de France un « frein » au retour et un  rêve  échappatoire pour la jeunesse algérienne.

 

[5] « Le Mouvement de la société pour la paix « (en arabe : Harakat Moudjtamaa As-Silm)  appelé autrefois Hamas, est un parti politique algérien islamiste créé le 6 décembre 1990 par Mahfoud Nahnah. Son successeur et actuel président est Bouguerra Soltani.

[6] Sociologue et ancien ministre algérien assassiné en mars 1993.

[7] Journal « le Matin DZ » du 30 juin 2011.

Cet article a été classé dans Géopolitique et taggué par , , , , , , , .

Algérie et printemps arabe : histoire d’un acte manqué (1/2)

Publié le par Laure Gadrat - 2 commentaire(s) à cet article

Les deux parties de l’article Algérie et printemps arabe : histoire d’un acte manqué , sont le fruit d’une réflexion-dialogue de/entre Laure Gadrat et Omar Slami.


1. Pourquoi l’Algérie ne connaît pas le printemps arabe ?

Les aspirations communes du peuple arabe à l’établissement de la démocratie et à une vie meilleure n’ont pu être partagées de tous. Pourquoi l’Algérie n’a-t-elle  pas profité de l’effet domino, si tant est qu’il existe ?

Pour répondre à cette question, il faut avant toute chose remonter aux évènements d’octobre de l’année 1988 qui se sont conclus par un enlisement de vingt années de terreur, de sang et d’angoisse. Des mauvais souvenirs, dont le soulèvement du 5 octobre 88 [1] en particulier,  ont refait surface en Algérie suite aux récents évènements dans le monde arabe [2]. L’Etat de guerre civile larvé dans lequel (sur)vit le pays depuis sa libération a toujours été un frein pour le peuple à se lancer dans une nouvelle aventure révolutionnaire. La crainte d’une issu radicale fait peur et le gouvernement n’a pas trop de mal à éteindre les braises.

Malgré tout, le désespoir n’a pas touché l’ensemble de la population algérienne. La contagion commençait à prendre place petit à petit, mais fut rapidement contrecarrée par le dispositif ingénieux de répression mis en place par le pouvoir algérien. Certes, les événements tunisiens suite à la mort de Mohammed Bouazizi avaient pris de court les dirigeants arabes,  mais suite à l’amplification du mouvement, le gouvernement algérien a rapidement pensé une stratégie nouvelle.

Deux éléments importants ont permis en amont d’éviter une éventuelle contagion :

  • Un accès (très) limité à Internet
  • La fermeture du bureau d’Al Jazeera il y a plus de 10 ans.

Contrairement à l’analyse répandue en Occident, on peut attribuer un grand mérite à Facebook dans l’émancipation des peuples, mais Al-Jazeera fut un prisme important de diffusion des messages de révoltes et de pression sur les régimes arabes.

1. Le premier volet de ce plan anti-révolution fut la décision du président Bouteflika de prendre en charge la hausse des prix des produits alimentaires sous forme de subvention étatique – un « effet anesthésiant » efficace et propre à la structure économique algérienne du fait de l’importance des réserves budgétaires dues aux rentes pétrolière et gazière du pays.

2. Le second volet du plan anti-révolution se traduit par une stratégie de division sectorielle du mécontentement populaire. L’objectif sous-jacent visé par le gouvernement est de fragmenter  la révolte, technique héritée des luttes contre-insurrectionnelles élaborée par l’armée française et  transmise au cours de l’histoire… De plus, 19 ans après son instauration, la levée historique de l’état d’urgence, a eu un effet canalisateur de la révolte, rien de mieux pour contenter les esprits et satisfaire l’opposition.

3. Le troisième volet du plan fut la prévision de hausses de salaires se traduisant concrètement par des primes d’envergure pour les ménages algériens. Cette mesure visait aussi à dépoussiérer l’ANGEM [3] (Agence Nationale de Gestion du Microcrédit) et faciliter l’obtention de micro-crédit pour la création d’entreprises et ainsi, séduire la jeunesse.

4. Le dernier volet du plan fut le « coup du maître » : il s’agissait de délégitimer le CNCD (Coordination Nationale pour le Changement et la Démocratie), [4] noyau du soulèvement.

La CNCD a mal jugé l’impact de la présence de personnages politiques dans ses rangs. La présence de représentants tels que Said Saadi et Ali Ben Hadj dans la marche de protestation, ce qui a fait planer la théorie d’un complot politique dans les rues d’Alger.

Said Saadi est député de la ville d’Alger et appartient à la génération nouvelle des politiciens qui nourrissent des ambitions nationales. Il est actuellement Président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD).

Ali Ben Hadj est lui le vice-président du Front Islamique du Salut (FIS), formation politique algérienne militant pour la création d’un État islamique. La formation a été dissoute en mars 1992 par le tribunal administratif d’Alger mais Ben Hadj est toujours perçu comme le premier responsable du terrorisme en Algérie.

La rumeur de la présence des deux hommes a permis au Président Bouteflika, de nuire à l’image du CNCD. Pour finir, il faut noter que la création précoce du CNCD porta préjudice à la montée en puissance de la révolte, car bien qu’un simple mouvement sans étiquette politique, l’ennemi du système était visible, donc plus facile à combattre.

 

2. En matière de liberté d’expression, quelle est la situation en Algérie ?

Avec la nomination du célèbre avocat Farouk Ksentini en qualité de Président de la CNCPPDH (Commission Nationale Consultative Pour la Protection et la Promotion des Droits de l’Homme), le Président Bouteflika voulait s’offrir le silence des journalistes et associations engagées politiquement. Sous la tutelle présidentielle, cet organisme a pour  principale mission de veiller à la bonne application de l’arsenal juridique visant à la promotion des droits de l’homme et des libertés individuelles. Toutefois, de nombreuses voix se lèvent pour dénoncer le manque de ressources humaines et financières affectées à la structure.

De nombreux journalistes qualifient cet outil d’instrument présidentiel visant à ressortir les éléments douteux concernant des personnalités militaires influentes, dans le but de conforter leurs positions, sans avoir recours à l’intervention de l’armée. D’autre part, Bouteflika peut aussi acquérir une légitimité internationale par le biais de la création du CNCPPDH.

Concernant le traitement donné à la presse algérienne, le Ministre de la communication algérien s’est exprimé en rappelant : « L’Etat empêchera la parution des journaux qui incitent à la violence entre Algériens” Cette phrase résume à elle seule la situation de la presse en Algérie, sous les bannières des intérêts suprêmes de l’Etat et de l’ordre public. Les journalistes défilent aux postes de police suite à des analyses potentiellement critiques et pertinentes. Ils s’offrent une liberté surveillée mais aussi, une mort prématurée à leurs carrières de journalistes, sans parler des harcèlements dont ils sont quotidiennement victimes.

Au lendemain du discours du Président Bouteflika le 15 avril dernier, la presse titrait  entres autres « Un coup d’épée dans l’eau » et «  Un grand désaveu pour Abdelaziz Bouteflika ». Malgré les pressions, la presse s’est ainsi permis de dénoncer ce qu’elle à appeler un discours « d’autosatisfaction et d’effets d’annonce » en rien à la hauteur des promesses et des enjeux. La presse algérienne a ainsi pu saisir le vent du changement dans le monde arabe pour prendre certaines libertés. L’avenir et les prises de positions futures du gouvernement nous diront si on doit croire à un véritable changement ou non.

 

Lire la suite…

 

[1] Le bilan officiel donne 169 morts alors que d’autres sources indiquent 500.

[2] Ce qu’on a appelé les événements du 5 Octobre ou les événements d’Octobre surviennent après une série d’explosions successives : Tizi Ouzou (Printemps berbère de 1980)- Oran (1984) – Constantine Sétif (1986) – La grève de Rouïba (septembre – octobre 1988).

[3] Établie en 2002, l’ANGEM vise à favoriser l’auto – emploi, le travail à domicile et les activités artisanales.

[4] La Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD) est un mouvement d’opposition algérien créé dans la foulée des émeutes qui ont secoué le pays durant le mois de janvier 2011 qui ont fait 5 morts et quelque 800 blessés.

Cet article a été classé dans Géopolitique et taggué par , , , , , .
Page 1 sur 212