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décembre 11, 2019
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Philosophie

Classiques, néoclassiques et keynésiens : (con)trouvailles journalistiques

Les journalistes adorent opposer deux thèses. Un résidus d’esprit Sciences Po, sans doute. Thèse-antithèse (une vague synthèse en fin de page). Deux idées présentées, deux idées opposées ; la subjectivité est dissimulée.

Ou pas.

Au delà de la discutable objectivité dont se réclament les médias, et qui semble bien être philosophiquement irrecevable (Noam Chomsky et Karl Popper en slip), il est troublant que des jour-analystes analysent si peu, justement.

Mais cessons de taper sur ces pauvres diables. La sélection naturelle opérée par les rédacteurs-managers-marketingueurs de la dernière mode a fait des merveilles, car les journalistes n’ont plus le choix de la subversion. En fait, ils n’en ont jamais voulu, de ce choix ; ils ont été sélectionnés uniquement car ils ne voulaient pas faire ce choix. Exit la critique, l’opinion et autres diaboliques expressions de subjectivité ; place à l’information objective, et peu importe si elle existe ou pas.

Alors quoi? N’y aurait-il aucune différence entre classiques, néoclassiques et keynésiens? On nous aurait menti?

Non ; la vérité (sic) a juste été déformée. Caricaturant les contrastes théoriques entre des courants de pensée souvent artificiellement opposés, les médias et ce formidable imaginaire collectif (si prompt à opérer les rapprochements les moins attendus et les plus stupides) en sont venus à présenter n’importe comment les courants économiques majeurs.
Ringards, les classiques

Commençons par nos ancêtres. Lorsque l’on évoque l’École Classique, on se retrouve vite face à un casse-tête. En effet, ce n’est pas une école. En fait, personne ne sait vraiment ce que c’est. La seule vraie frontière que l’on peut tracer entre classiques et post-classiques est temporelle : après le XIXème siècle, impossible d’être classique.

Et avant? Possible, mais les critères d’appartenance sont flous ; voire complètement contradictoires. Marx, par exemple, est considéré parfois comme un classique. Mais lui-même opère des distinctions entre certains de ses prédécesseurs ou contemporains, (oui à Smith et Ricardo, non à Say) et s’il ne se prononce pas sur son propre cas, on pourrait légitimement penser qu’il ne se serait jamais classé comme classique.

Car voilà la fonction principale des classiques : ils permettent aux économistes d’afficher leur côté révolutionnaire (même lorsqu’il est risible). « Le classique » permet de se définir, le plus souvent en rupture. Un peu comme si les penseurs économiques affirmaient : « avant moi, la horde informe et banale des classiques ; moi, je suis le véritable révolutionnaires de la pensée.«
Les néoclassiques : (ultra?)libéraux économiques-mais-pas-en-politique

Ah, la belle controuvaille : celle consistant à assimiler libéral et néoclassique. Outre la tendance très française à stigmatiser une pensée en y accolant un suffixe qui fait peur (tel que « ultra » ; ouh le vilain mot), il est nécessaire de clamer haut et fort : non, un néoclassique n’est pas nécessairement un libéral.

Les néoclassiques sont en réalité des économistes analysant la formation des prix via l’étude d’un marché (lieu de confrontation entre une offre et une demande). Ils accordent une grande importance à la microéconomie, puisqu’ils s’en servent de base pour la plupart de leurs raisonnements (d’où certaines « perles », comme la rationalité de comportements individuels, la mathématisation de l’utilité ou encore la quantification du bonheur).

Le libéralisme, de son côté, est un courant philosophique, et non une école de pensée économique. Il glorifie les choix individuels face aux devoirs sociaux et place les principes de liberté au-dessus de tout. Contrairement à ce que racontent beaucoup de pseudo-experts : il n’y a aucune différence fondamentale entre libéraux en politique et libéraux en économie ; ce ne sont que deux champs d’application d’une même pensée politico-philosophique.

L’école néoclassique, si elle a pu être influencée par beaucoup de postulats libéraux (après tout, c’était la tendance, période post-Lumières oblige), n’est donc pas nécessairement une école libérale. Cependant, si certains néoclassiques ont même été jusqu’à intégré des principes keynésiens dans leur approche économique (cela a été appelé « synthèse néoclassique » ; si vous commencez à être perdu : c’est normal), l’école opposée se nomme bien le keynésianisme.
Keynes : Staline is back

« Les keynésiens veulent plus d’État. » Magnifique ; rien que cette phrase, que l’on retrouve constamment dans les médias évoquant le sujet, est fausse. On fait des héritiers de l’économiste anglais des quasi-soviétiques, souhaitant qu’un État fort soit présent partout. Au diable la raison, les citoyens sont des cons, le marché un omni-créateur d’inégalités injustes ; hop, un coup d’État (sic) et ça repart.

Mais n’en déplaise au zélateurs de la pensée simpl(ist)e, les keynésiens ne sont pas plus partisans d’un État-Léviathan que Marx l’était de l’accumulation du capital. La base de la pensée keynésienne repose sur les politiques dites de « stop & go » ; moins d’État quand le marché est jugé efficace, plus quand il cesse de l’être ; orthodoxie budgétaire et réduction des déficits lorsque des investissements publics lourds ne sont pas nécessaires (période de croissance), politiques de relance lorsque l’économie se porte mal et que l’État a la possibilité de la soutenir.

Ceux qui, depuis peu, fustigent les keynésiens pour avoir largement soutenu l’économie pendant la crise des subprimes de 2007-2008, et causé ainsi l’endettement public abyssal actuel, oublient plusieurs choses : 1) ces politiques n’ont été nécessaires qu’en raison de la dérèglementation sauvage menée depuis les années 80 (politique libérale s’il en est) ; 2) les plans de relance ont été construits, préconisés et appliqués… par des néoclassiques! (Bush/Geithner&Paulson], Sarkozy/Sarkozy&Sarkozy, pour ne citer qu’eux)

Voilà pour ce rapide tour d’horizon des rapprochements coupables que les médias opèrent parfois. Bien entendu, il n’est pas exhaustif ; ce billet n’est qu’un coup de gueule envers l’étendue de l’influence de l’esprit simplificateur. Pédagogie devrait rimer avec précision, et non avec vulgarisation.

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