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décembre 11, 2019
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Economie

Crise de la dette : quel avenir pour le système économique mondial une fois la notation américaine abaissée?

L’abaissement de la notation AAA américaine n’est qu’une question de temps ; quelques mois, maximum. Rien de plus normal, vu l’accord lamentable « négocié (sic) » par les deux partis américains. Le problème de l’endettement des Etats-Unis existe depuis 30 ans, et c’est un secret de polichinelle que de dire qu’il n’est pas, à terme, tenable. L’actualité politique a au moins eu le mérite de soulever les questions économiques que de nombreuses personnes se posent depuis des décennies.

Mais bien malin l’économiste qui serait capable de prédire les conséquences de la fin de l’hégémonie américaine sur l’économie mondiale. Il n’est pas question ici de domination quantitative, en termes de poids économique, mais bien qualitative : les Etats-Unis sont la référence mondiale. Le dollar est la monnaie refuge-réserve par excellence, la monnaie internationale par excellence. C’est à partir des taux américains que l’on calcule certains indicateurs, comme les spreads. L’axe des abscisses d’un graphique? Le taux américain! Alors ne rentrons pas dans le jeu des petites prédictions débiles sur l’avenir du système économique mondial basé sur le dollar. Tout n’est que conjecture, et le mieux qu’il est possible de faire est d’élaborer des scénarios.

Scénario n°1 : vers un krach du marché obligataire

C’est l’avis, entre autres, de Gilles Dryancour, économiste de l’Institut Turgot. A la question suivante, posée par mes soins : « en anticipant une dégradation US (certaine), on peut supposer que la demande en produits AAA autres qu’américains va augmenter. Cela ne va-t-il pas faire baisser les taux obligataires allemands et français, et par conséquent pérenniser le FESF?« , M. Dryancour a répondu :

« Vous postulez qu’il y aura toujours une demande pour des obligations publiques. J’en doute personnellement. Un crack obligataire mondial est aujourd’hui envisageable, accompagné d’une crise économique majeure, car le système monétaire international est dysfonctionnel. Une crise économique majeure aux US entraînerait une crise majeure en Europe qui aurait des répercussions foudroyantes sur les budgets des Etats surendettés. Allemagne comprise que plusieurs agences de notation indépendantes (chinoises notamment) ont déclassé de leur statut AAA. Le AAA allemand est aujourd’hui maintenu par la demande des obligations allemandes qui fait chuter les taux. Pas sur son endettement presque identique à celui de la France en % de PIB.«

Dans ce scénario, un abaissement de la notation américaine conduirait, à terme, à une crise sévère du marché obligataire, les Etats-Unis entraînant les autres pays « références » dans leur chute.

Scénario n°2 : vers une nouvelle référence internationale?

Le scénario le plus facile à concevoir, et peut-être également le plus probable, au moins pendant un temps. Il postule tout simplement le remplacement des Etats-Unis comme référence internationale par un autre pays, vraisemblablement l’Allemagne. Le raisonnement est simple : si les investisseurs ne peuvent plus compter sur les Etats-Unis pour leur fournir des obligations sûres, la demande va se tourner vers le second investisseur le plus sûr, à savoir l’Allemagne. Cette hausse de la demande conduirait à une baisse des taux allemands, ce qui renforcerait la position du pays comme nouvelle référence internationale.

Mais M. Dryancour a raison de souligner l’importance de l’endettement allemand, similaire au français. En effet, l’Allemagne deviendrait une référence, non parce qu’elle se serait imposée comme la meilleure gestionnaire et/ou le plus sûr des débiteurs, mais parce que tous les autres pays seraient considérés comme pires. Ce serait la dictature du « moins pire », et il est aisé ensuite d’envisager une escalade conduisant, à terme, à la même crise du marché obligataire mentionnée dans le scénario n°1, mais en y ajoutant des étapes transitoires.

Ces scénarios sont bien évidemment biaisés et ne reposent que sur une analyse macroéconomique « en surface« . Comme nous l’avons dit, il est impossible de prévoir les conséquences d’un abaissement de la notation américaine.

Par exemple, comment prévoir la réaction des fonds de pension utilisant les bons du trésor américains comme garanties s’ils perdent leur notation AAA ?

 

  • Vont-ils devoir vendre? Les marchés ne semblent pas se diriger vers cela, mais si cela se passe la probabilité du scénario n°1 augmenterait. PIMCO, l’un des plus grands détenteurs de bons du Trésor américains, a parié en avril sur un effondrement de leur valeur (lire : cet article).
  • Vont-ils garder les produits américains et ne pas écouter les agences de notation? Ce serait une première, et il n’est pas sûr qu’ils en aient, légalement ou réglementairement, la possibilité.
  • Vont-ils conserver les obligations américaines, mais acheter d’autres produits AAA pour compenser la perte de leurs garanties? Dans ce cas la demande en produits AAA non-américains devrait augmenter, et renforcer la probabilité du scénario n°2, puisqu’une partie de cette demande se reporterait sur l’Allemagne.

 

Au final, la seule chose certaine, c’est que les conséquences d’un abaissement de la notation américaine sont imprévisibles.

Les crises de la dette européenne et américaine sont le symptôme d’une redéfinition du fonctionnement même du financement étatique par l’endettement. Les pays ne peuvent déjà plus se financer de la même façon qu’auparavant.

Peut-être nous dirigeons nous vers la constitution d’un nouveau système économique international. Il peut s’agir d’un non-système, comme celui qui prévaut depuis la fin des années 70, si nous continuons à ne pas faire face aux questions structurelles, de fond, que posent les graves problèmes économiques actuels. Mais ces crises sont peut-être aussi l’occasion de faire table rase des erreurs du passé, et de tenter de construire un système économique international répondant mieux aux exigences d’immédiateté d’un monde sans cesse plus interconnecté.

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