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décembre 11, 2019
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Politique

Le vide européen

Alors que l’Europe Economique tremble encore par peur des marchés et de ses propres décideurs, l’Europe Identitaire a déjà rendu l’âme. Il est temps de faire notre adieu à cette belle idée peut-être trop frêle face à l’ogre économique.

On aurait pu se l’imaginer belle : une silhouette attirante de Gibraltar jusqu’à Moscou. Peut-être même au-delà car personne n’avait encore fixé ses frontières. Les différentes zones de ce corps s’offraient aux découvertes des étudiants Erasmus, aux entreprises en quête de marchés et à toute personne s’intéressant à son voisin. Déjà, les clôtures étaient tombées ; on pouvait se rendre chez l’autre sans changer de monnaie. On parlait des langues différentes, mais on s’entendait. Chose étrange pour une zone qui, tout au long de son histoire, s’était livrée à la guerre, de plus en plus fratricide. On était Empire, Etats(-)Nations. Nous étions Union. Et maintenant ?

La guerre économique que se livre ce monde de plus en plus anarchique – finance contre public, Etats-Unis contre Europe, Europe contre Europe – fait toujours trop de bruit et de poussière pour voir ce qui entrera dans l’Histoire comme la première victime de ce conflit : l’Europe civile, identitaire, commune ; bref, le mythe du citoyen européen.

L’Histoire, quant à elle, saura choisir ses coupables. Comme d’habitude, elle désignera quelques individus qui auront, par leur comportement irréfléchi, égoïste ou simplement par manque de lucidité, condamné l’Union à la perdition. Puisque l’Histoire est écrite par les vainqueurs, on ne sait pas encore qui rédigera celle-ci. Mais les chances sont grandes pour que cette plume ne soit pas Européenne. Prenons alors le temps de rédiger cette « œuvre » avant que le match ne se termine.

Y-a-t-il un responsable de l’échec européen ?

Il est clair que la construction européenne s’est faite dans une grande naïveté, la même qu’on dénomme vision en cas de réussite et rêverie aveugle en cas d’échec. Aujourd’hui, la dernière version gagne bien évidemment des supporteurs, généralement connus sous le nom des « Je-l’ai-toujours-dit-et-su ». Il semble inévitable que le système de la zone Euro doive échouer, gangréné qu’il est de ses régulations rudimentaires, sa fiscalité embryonnaire à la discrétion des gouvernements nationaux.

Blâme-t-on les Delors, Waigels, Mitterands et Kohls pour avoir aussi mal négocié nos traités ? Ils auraient pu (et dû) pousser plus loin les traités (Maastricht, Nice et Lisbonne pour ne citer qu’eux). Assez souvent, les personnes qui enrichissent le débat avec ces arguments « utiles » sont les mêmes qui ont refusé la Constitution, une Union économique et tout ce qui aurait été une vraie dédicace (ou un sacrifice) à et pour l’Europe.

Et l’ère Chirac/Schröder ? Le premier aurait argumenté,  lors de la signature du Traité de Nice, que la France, puissance nucléaire, n’était pas contrainte à faire plus de sacrifices. Chirac, sous qui la Constitution Européenne a été rejetée (comme pour les Néerlandais, les Irlandais, et avec l’accord des Allemands, la conformité de ce document avec la Loi Fondamentale allemande n’étant pas assurée). Schröder, quant à lui, a démantelé le système social allemand et avec lui son propre Parti Social-démocrate pour rendre l’Allemagne plus efficace et économe.

Dans cette période, les divergences intra- européennes se sont creusées : l’Italie sombrait sous le joug autoprescrit nommé Berlusconi ; l’Espagne et l’Irlande se croyaient au chaud autour de leur feu de paille ; la France stagnait pendant 12 ans sous le règne de Chirac tandis que l’Angleterre consacrait ses meilleures têtes à un système financier qu’elle croyait autoporteur car créant de la richesse à partir de rien. Quant à l’Allemagne, elle bouclait le transfert de liquidités vers les pays en périphérie européenne tout en développant une faible performance économique. En réponse, elle baissait les salaires et les coûts unitaires, ce qui sera à la base de sa réussite (très probablement à court terme) actuelle.

Et nos leaders d’aujourd’hui ?

Sarkozy le nerveux, qui préfère sauver seul le navire qui coule, au lieu d’assumer son rôle de capitaine tout en faisant confiance à une équipe qualifiée, ou Merkel l’opportuniste, changeant d’avis au grè des opinions. Ailleurs, en Europe, les mêmes têtes : bureaucrates, assoiffés de pouvoir, gueules livides… pas une augure propice pour une des plus grandes crises économiques. Au lieu de visionnaires, une nouvelle espèce voit le jour : les dévisionnaires, les démagogues, les LePen de l’Europe qui envoûtent le citoyen avec la promesse d’un âge d’or mythique. Un véritable diavolus ex machina, appelé et alimenté par nos journaux, nos politiciens et tous ceux qui rêvent encore d’un monde simple et de solutions faciles.

Europe Civile…

Il fait beau taper sur les politiques. C’est vrai : qui pourrait en vouloir aux Grecs de défiler et manifester dans la rue tandis que les milliardaires fuient avec leur fortune ? Qui pourrait en vouloir aux Espagnols à qui on a vendu du rêve et qui ahanent aujourd’hui sous les programmes d’austérité ? Qui pourrait en vouloir aux Français qui se croyaient encore Grande Nation en 2003, et qui se blottissent aujourd’hui devant le bâton du FMI et de S&P ? Qui pourrait en vouloir aux Allemands qui ont accepté des sacrifices matériels et idéologiques, et qui se voient traités d’impérialistes, fascistes, Nazi parce qu’ils refusent d’ouvrir leur bourse, gagnée, selon eux, péniblement ? Il est vrai que pour les Pays- Bas, la Finlande, l’Allemagne et l’Autriche, le sentiment de vouloir payer pour les corrompus (Grèce), les fainéants-gaspilleurs (Espagne), des bon–vivant-grévistes (France) est peu répandu.

La fondation économique de cette perception importe peu : si le citoyen européen le pense, ce phénomène sera auto-réalisateur. On revient alors à cette capacité humaine fondamentale qu’est la croyance. Il est vrai que peu de personnes croient encore en une Europe unie en interne ou à l’international. Il est vrai aussi qu’ils ont toujours été peu à croire dans ce projet de Rassemblement, de solidarité européenne, tant les différences culturelles étaient, et sont toujours, grandes.

D’ailleurs, les pays qui revendiquent le plus l’aide d’un fonds européen sont les moins polyglottes. Ce fait devrait montrer qu’il y a pas mal des choses qui ne vont pas en Europe.

Le peu de liens qui a été créé, ce tissu fragile, ne pourrait résister au marteau économique s’abattant sur eux. L’Europe des Peuples pour les Peuples est malade et sera bientôt enterrée. Pour certains, ce moment constituera une grande joie car symbolisera le retour aux Etats-nations bien aimées. D’autres vont prédire le retour de la guerre et se lamenter de cette perte, cette idée que des peuples qui se sont concurrencés, humiliés, mutilés, assassinés pouvaient un jour vivre ensembles. Cette idée que, si seulement un nombre (assez arbitraire) de personnes se donnait les mêmes valeurs, on arriverait alors à les souder. Cette idée qu’on pouvait transformer la haine en fraternité.

Ces idées sont mortes.

D’une, car elle se sont, au moins en partie, réalisée et ont par conséquent fait leurs temps : le scénario d’une guerre franco- allemande n’est plus envisagé, même si certains imprudents ou ignorants se réfèrent toujours au passé et à la peur d’une « invasion » Teutonne.

Cette vision européenne n’a pu demeurer, malgré les efforts. Pourquoi ? Plus d’ennemi commun et bien défini. Plus de décision à 7, 8 ou 11, mais à 27. Plus de perception claire mais un brouillard d’information et d’incertitude sur le monde. Cette vision était déjà un fantôme, bel et bien à la fin de ses jours.

C’est donc avec beaucoup de chagrin que j’offre à cette terre, ces mers et ces cieux l’idée que fût l’Europe, avec ceux qui veulent encore assister à ce funèbre événement, qui ont encore une minute de réflexion (ou une Gedankenlänge Stille ou encore une gondolatnyi csend, dans ces deux langues précises et intraduisibles) dans ce monde bruyant pour commémorer et réfléchir sur une nouvelle vision de l’Europe et de son unité.

Car les idées ont un certain avantage par rapport aux êtres : on peut les réanimer. C’est cela qui nous donne, à nous sommes réunis aujourd’hui sur cette page, c’est ça qui nous donne de l’espoir. Mais dans les yeux de chacun on lit une peur issue de la conscience. Si on laisse mourir  l’idée de l’Europe, il est fort probable que sa résurrection aura un prix, jalonnant l’histoire européenne  : le sang.

A nous de voir ce que nous voulons.

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