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décembre 12, 2019
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L’Union européenne : ontologie de la crise d’intégration actuelle | Intelligence Stratégique

Si la crise de la zone euro ne fait pas les affaires de certains chez nos amis d’Europe méridionale, c’est bel et bien au bénéfice des institutions européennes. En effet, tandis que le FMI renfloue les États dont l’économie fait grise mine, acceptant en retour des plans d’austérité, la crise de la zone euro semble avoir chassé les thématiques européennes d’intégration. Afin de pallier le vacuum provoqué par ces rejets, la parade est habile et le mécanisme bien rodé. L’impact médiatique retentissant de la crise de la zone euro commençant à s’étioler quelque peu, l’UE s’est hâtée de mettre la candidature croate sur la table…

Les nations ont un rapport ambigu à la construction européenne : elles approuvent son existence, séduites par l’idée d’en dégager un maximum d’avantages, mais semblent manifester un enthousiasme moindre à l’idée d’en accepter les contraintes, telle que la perte de souveraineté qui en résulte. Les grandes nations, à l’origine du projet, ont actuellement plus à gagner en préservant leur indépendance, qu’en l’aliénant dans les contraintes imposées par l’adhésion à l’UE.

L’Union souffre de son incapacité à apporter des réponses à l’ensemble des interrogations portant sur sa raison d’être ainsi que sur le modèle social, politique et économique communs et la place qu’elle occupe vis-à-vis du reste du monde, de la Chine aujourd’hui, de l’Inde demain etc.

L’UE est vouée à progresser constamment depuis sa création. La moindre stagnation risquerait de révéler au grand jour les défauts et faiblesses du système (notamment la difficulté qu’a l’UE à savoir quel rôle endosser face à une telle hétérogénéité d’États membres), voire de remettre en question sa raison d’être. L’entité européenne n’est ni un État, ni une Nation. Ce constat établi, elle n’a par conséquent pas de rôle déterminé, ni de mission définie inscrits dans son projet. Une nation existe parce qu’elle a une destinée. L’impair serait de considérer, de façon déterministe, que l’UE doit répondre à une nécessité qui en justifie l’existence. Sa création était motivée par l’instauration de la paix durable sur le continent européen. Cet objectif atteint, il n’existe pas d’automatisme pour d’autres objectifs que l’on jugeait auparavant artificiels.

Comment se réjouir d’être guidé par une entité qui ne sait pas elle-même où aller ? Si l’Europe a tant de mal à avancer dans son processus d’intégration, c’est tout simplement parce qu’elle n’a pas de but ultime. Le « processus » implique un mouvement d’un début à une fin. Ce mouvement est matérialisé par l’ensemble des mesures qui va permettre d’atteindre ledit objectif.

En manque de projets concrets face au traditionnel « déficit démocratique » qui conduit à un désintéressement partiel ou total de la chose européenne de la part des populations, voire des États (la Turquie semble ne plus réellement croire qu’elle sera un jour acceptée au sein de l’UE et commence donc à profiter de son poids, tant démographique qu’économique, pour se placer en acteur régional majeur), la fuite en avant est devenue de facto l’objectif de l’Union. Si celle-ci ne semble pas savoir quelle orientation prendre pour achever ce processus, la question turque a permis d’occuper les débats ces dernières années. Puisqu’il semble que cette question quinquagénaire demeure sans solution, un calendrier élastique de l’intégration turque notamment a été créé.

Pour expliquer ce phénomène de fuite en avant, du progrès sinon rien, nul besoin de théories savantes ou novatrices. Jacques Delors, président de la Commission européenne de 1985 à 1994, parlait à ce moment-là, déjà, de la « théorie de la bicyclette ». L’Europe est donc comparée à ce moyen de locomotion qui, s’il n’avance pas, tombe. L’UE s’est donc dotée d’un remède miracle contre la stagnation : l’élargissement.

Reste que ces élargissements successifs posent des problèmes croissants d’identité. On a ici à faire à un cercle vicieux redoutable : plus l’intégration se poursuit, plus la communauté européenne s’élargit, plus il est difficile de créer des projets réalisables par tous, plus on craint la stagnation, plus on intègre, plus la communauté s’élargit et ainsi de suite. Le fer de lance du progrès de la construction européenne se manifeste donc via l’intégration par élargissement. Progrès qui n’en est pas un, puisque la parade reste la même et que s’il y a effectivement avancée en terme quantitatif, force est de constater que l’UE a les pires difficultés à mettre en place une politique véritable qui justifierait l’existence des institutions européennes et la profusion outrancière de cabinets et autres bureaux d’experts, qui supportent avec ferveur le projet européen. La volonté politique des institutions ne peut rien dans ce conglomérat d’Etats tous plus hétérogènes les uns que les autres.

Le système européen fonctionne sur le modèle de la « démocratie de consensus ». Dans l’idéal européen, la Commission doit pouvoir travailler avec tous les États membres (d’où l’importance du consensus dans sa composition). Cependant, au vu de la faiblesse patente du volontarisme politique et d’une démocratie dissoute dans la masse, pas étonnant que certains esquissent une possible « déconstruction européenne » ou encore le concept de « renationalisation ». C’est donc moins de chocs extérieurs que de ses faiblesses internes que pourrait venir cette issue.

Les défis mondiaux sont pourtant considérables, notamment la structuration de l’économie-monde. Il faut souligner que la vocation de l’Union a changé. Sa vocation fédérale, politique, a disparu pendant que s’affirmait de l’autre côté la pertinence de son poids économique, commercial et financier, dans un espace mondialisé où la dimension économique est la seule qui compte.

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