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décembre 12, 2019
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Economie

Procyclicité et crise de la dette (2/3) : du poids des agences de notation

Poursuivons notre tour d’horizon du concept de procyclicité. Maintenant que le concept a été défini, il est nécessaire de voir au travers de quels acteurs il s’exprime. Les premiers sont, bien évidemment, les agences de notation.

Ces derniers temps, les foudres médiatiques semblent se diriger principalement contre ces institutions. Les plus vieilles sont aussi les plus connues : Standard & Poor’s, Fitch Ratings et Moody’s. A elles trois, elles forment un oligopole détenteur de plus de 90% du marché de la notation. Ces entreprises sont payées pour noter d’autres entreprises ou des collectivités. Après avoir étudié les informations économiques transmises par l’acteur allant être noté, l’agence prend sa petite échelle de notation qu’elle a constitué (et dont elle garde jalousement les secrets de fabrication) et illustre son jugement par une notation. Ci-après un récapitulatif des échelles de notation utilisées par les différentes agences :

Cette notation va avoir une importance capitale, car beaucoup de facteurs dépendent d’elle. Un Etat « mal noté » devra proposer un taux d’intérêt obligataire plus élevé que les « bien notés », ce qui se révèlera bien sûr plus coûteux. De même, une entreprise cotée en Bourse et dont l’on dégrade la notation peut voir son cours s’écrouler.

Les agences de notation sont très donneuses de leçon. Elles notent, et se comportent donc comme des professeurs. Elles conseillent, réprimandent, avertissent, encouragent, félicitent. Mais qu’ont-elles fait pour mériter ce statut de gardiens du dogme économique ? A dire vrai : pas grand-chose. Certes, il serait malhonnête de nier que leurs économistes sont parmi les meilleurs au monde, que leurs modèles sont les plus réalistes, et qu’elles sont trompent au final assez peu. Là où le bas blesse, c’est que quand elles se trompent s’en suit souvent une catastrophe économique. Il suffit pour cela de rappeler les épisodes « Enron », « crise de subprimes », ou encore le tout dernier « dégradation américaine ».

Effet de réseau et agences de notation

Le fait est que, de nos jours, on fait du buzz avec tout. La règle est simple : « Si les autres en parlent, alors nous aussi devons en parler ». Cet effet de réseau est l’un des paradoxes d’un monde où la médiatisation de l’information a acquis son autonomie propre, partiellement détachée de l’intérêt intrinsèque d’un sujet. Mais si ce concept a déjà été largement étudié par les sociologues ou les médias, force est de constater que le dernier exemple de cette tendance, et le plus scandaleux, échappe étrangement à cette prise de conscience de la versatilité de l’intérêt médiatique.

Lors d’une crise, la première chose que l’on fait est de chercher les coupables. Peu importe leur culpabilité réelle, l’essentiel réside dans la pétition de principe. Identification arbitraire, condamnation orale, punition fictive ; triptyque populo-politicien fondamental dans les relations internationales contemporaines. En pleine crise financière dite des « subprimes », les responsables furent vite trouvés : les agences de notation. Les banques, bien entendu, demeuraient coupables d’avoir spéculé allégrement en pensant pouvoir échapper aux risques du marché ; mais ce sont les agences de notation qui n’ont pas joué le rôle qui était le leur, à savoir évaluer objectivement l’état économique d’un acteur. Il n’est pas nécessaire de revenir en détail sur toutes les polémiques qui ont agité le monde médiatique à ce propos. Conflit d’intérêt, déficit d’indépendance, absence de mécanismes de contrôle, opacité des méthodes d’évaluation, etc ; les problèmes ont été identifiés, des solutions trouvées et non-appliquées.

Est-ce à dire que la crise économique n’a eu aucun effet sur le poids des agences de notation dans l’environnement macroéconomique mondial ? L’échec du pouvoir politique à astreindre les agences de notation à une profonde réforme de leur fonctionnement a-t-il conduit à un statu quo en la matière ?

Bien au contraire. Contrecoup de la médiatisation de la crise économique et de l’hémorragie d’articles, rapports et autres livres sur le sujet, les agences de notation ont acquis une célébrité qu’elles-mêmes n’avaient pas anticipée. Avant 2006, rares étaient les non-avertis à avoir conscience ne serait-ce que de l’existence d’agences de notation. Encore plus rares étaient les articles de grands quotidiens généralistes sur le sujet.

Aujourd’hui, la conscience de l’existence de ces structures est largement répandue. Il ne se passe pas un jour sans que la rubrique Économie du Monde n’évoque les noms de Fitch, Moody’s ou Standard and Poor’s. Diffusion de la connaissance ou bien conséquence néfaste de la médiatisation à outrance, le fait demeure que les agences de notation ont désormais un écho considérable auprès de l’opinion publique. Au moindre communiqué d’une des trois institutions fait suite une dépêche AFP quasi-immédiate et une reprise-éclair dans les grands médias. On ne compte plus les titres accrocheurs : « Moody’s dégrade d’un cran la note de l’Egypte », « Standard and Poor’s plombe le Japon », « Fitch pourrait décoter des banques en Irlande, Grèce et Portugal », etc. Il ne se passe pas un jour sans que les médias n’évoquent ces structures condamnées il y a peu pour leur responsabilité dans l’occurrence de la crise économique de 2007.

Loin de limiter leur influence, les politiques ont donc braqué les projecteurs sur ces agents incontrôlés, et les médias leur ont conféré une légitimité factice. Le découplage entre nécessité d’informer et soumission aux effets de réseau pose la question de la responsabilité des médias dans la constitution de bulles informatives pouvant conduire à la surexposition de certains sujets-produits. Le problème est que les citoyens partent du principe que si un problème est évoqué, il sera traité, et donc solutionné. Mais rien n’est moins vrai. La surexposition médiatique est devenue l’objectif de certains politiques, qui souhaitent donner l’impression du mouvement plus que véritablement changer les choses. En cela réside l’explication de l’immobilisme actuel.

Cela se vérifie également aux Etats-Unis, où le Président Obama, tout en affirmant vouloir tout faire pour empêcher que les banquiers renouvellent les erreurs du passé, ne modifie en rien la (dé)réglementation qui a permis à la crise d’advenir ; pire, les principaux conseillers de Bush (Tim Geithner, Ben Bernanke, etc), dont les positions idéologiques ont mené à la crise, sont toujours en place. Idem en France : le Président Sarkozy multiplie les interventions afin de donner l’illusion d’une action volontaire, mais a parfaitement conscience de l’inutilité de son action face aux intérêts de plus grandes puissances. Les volontés réformatrices affichées dans le cadre du G20 sont condamnées à rester lettre morte.

Ce pseudo-volontarisme politique perpétue un état de fait qui a été à l’origine de la crise de 2008.

Il est devenu commun de taper sur les agences de notation, les rendant responsables de la crise. Bien évidemment, la crise actuelle étant une crise de confiance, les agences de notation sont, au moins en partie, coupables. Mais ce serait extrêmement naïf que de  croire que le phénomène d ela procyclicité ne s’exprime qu’à travers elles…

A suivre : Procyclicité et crise de la dette (3/3) : le pouvoir économico-médiatique en question.

A propos de l’auteurPassionné d’économie internationale, diplômé de Sciences Po Aix et de l’IRIS, Adrien Gévaudan a écrit de nombreux articles sur des thématiques aussi bien économiques et géopolitiques que stratégiques. Auteur de plusieurs mémoires, il s’est particulièrement attaché à l’analyse historique et critique de l’endettement public, à l’étude sociologique des médias alternatifs ainsi qu’à l’utilisation géoéconomique et politique du cyberespace.

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