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décembre 12, 2019
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Cyberdefense

Relations internationales et cyberstratégie : la tentation moutonnière

L’histoire des relations internationales montre que l’influence d’un pays dépend en grande partie de sa capacité à assimiler les innovations technologiques et à les intégrer dans une perspective global(isant)e. Il y a des pays qui ont compris ce principe, et d’autres qui loupent le coche. Les premiers se dotent d’un avantage stratégique décisif, quand les seconds passent leur temps à combler leur retard ; quand ils ne nient pas, purement et simplement, l’importance du tournant qu’ils ont pourtant manqué.

Stratégie, influence et innovation

La puissance forte cherchera à conserver l’avantage qu’elle possède en investissant massivement dans l’innovation qu’elle a perçu comme décisive. La moyenne, inquiète de voir le rapport de force se creuser avec la première, tentera de l’imiter, au risque de s’inscrire dans la réaction plus que dans l’action, et donc de ne jamais faire preuve d’imagination. La faible, enfin, aura à cœur de saisir l’occasion de combler, au moins dans un domaine, l’écart de puissance qui la sépare des deux premières ; elle prendra pour cela des risques importants, dont certains se révèleront payants, et sera définitivement force de proposition et facteur d’innovation.

Ainsi, Superpuissance et Micropuissance sont les deux idéaux-types de pays les plus susceptibles de contribuer à des percées décisives, dans quelque domaine que ce soit ; la première de par la confiance et les moyens que lui confèrent les avantages de son statut, la seconde avec l’énergie du désespoir.

Il ne fait jamais bon être une puissance moyenne. Adepte des comportements moutonniers, elle se trompe souvent de débat, pérore, et la tentation d’imiter le fort aura tendance à lui ôter toute imagination.

La France et le cyberespace

Le cyberespace, en tant que lieu virtuel, est le nouvel environnement à occuper. Sa maîtrise est un enjeu stratégique majeur pour chaque Etat désirant maximiser son influence. Conformément à la tendance énoncée dans les précédents paragraphes, certains l’ont vite compris, quand d’autres tentent de suivre les locomotives technologiques.

Où est la France dans tout cela ? Puissance moyenne par excellence depuis un siècle (et souvent frustrée de cela), est-elle tombée dans le piège confortable de l’imitation des puissants, ou a-t-elle su avoir l’intelligence de saisir rapidement les opportunités que lui offrait l’irruption du cyberespace dans les relations internationales ?

S’il est évident que seule l’Histoire permet de lever le voile sur les stratégies étatiques, le secret ne doit pas nous empêcher de nous interroger sur la réalité d’une situation. Un pays ne dévoilera ses grandes orientations stratégiques que s’il y voit un intérêt : orchestration d’une propagande, afin de faire croire qu’il ne fait rien de plus que d’autres Etats ; désinformation classique, dans le but de tromper ses adversaires sur ses priorités ; ou bien même, psychologie inversée oblige, transmission d’informations (relativement) véridiques mais sur lesquelles on fait planer un doute raisonnable, laissant supposer aux autres Etats que telle n’est pas la réalité.

Les seules informations en sources ouvertes concernant la stratégie française en matière de cyberdéfense ne nous permettent pas d’être optimistes quand à sa place dans ce nouveau concerto international. Les colloques, séminaires et autres conférences se caractérisent par une tendance absolument stupéfiante au verbiage et à l’aveuglement.

Verbiage, car les intervenants s’occupent bien trop souvent de sémantique, et jamais de technique. Aveuglement car le présupposé dominant est que l’espace cyber se doit d’être appréhendé comme un nouvel espace classique (terre, mer, air, espace), susceptible d’être contrôlé par les mêmes méthodes ; alors même que la logique voudrait que, ne répondant à aucune des règles physiques et sociologiques traditionnelles, il soit l’objet d’un intense travail théorique.

Lors du colloque du 29 novembre 2011 consacré à la Cyberstratégie, un des intervenants s’est réjoui de la moyenne d’âge du public, plus proche des 40 ans que des 50, contrairement à d’habitude, quand il aurait du déplorer que des quadragénaires écoutent pendant une journée des septuagénaires, certes militairement décorés et sans aucun doute extrêmement compétents dans leur domaine d’expertise d’origine, mais parfaitement aux fraises quant il s’agit de traiter d’un espace nouveau à ce point demandeur de pensées novatrices.

Pierre Desproges définissait l’Académie française ainsi : « gérontodrome où les quarante papy-la-tremblotte se réunissent, pour que chacun se déguise périodiquement en guignol vert avec un chapeau à plumes à la con et une épée de panoplie de Zorro, le tout afin de savoir s’il y a un N ou deux à zigounette ».

Malheureusement, et avec tout le respect que l’on doit aux militaires de carrières constituant l’essentiel des intervenants des conférences consacrées au cyberspace, ce n’est pas en ergotant sur des termes qu’une stratégie claire peut être définie ; ce n’est pas en inventant des concepts à chaque instant ni en recyclant des termes d’autres disciplines (« coalescence », « fractal » et autre « hologrammatique ») que l’horizon international d’une puissance moyenne comme la France s’éclaircira ; ce n’est pas, enfin, en ajoutant « cyber » devant chaque notion traditionnelle, et/ou « stratégique » à la fin de chaque phrase que le fossé avec les grandes puissances se comblera.

Décalage générationnel

Pourtant, force est de constater l’extrême compétence de nombreux experts francophones. Le pays regorge de talents, de volontés d’innovation et de changement ; alors peut-être les gens intéressants n’ont-ils rien à dire (n’est ce pas, Messieurs de l’ANSSI ?), mais tout comme la montée en puissance de l’Allemagne pré et post-bismarckienne a coïncidé avec l’arrivée au pouvoir de jeunes aux idées nouvelles, il s’agit de s’interroger sur le difficile renouvellement des générations qui caractérise la France actuelle.

De nouvelles idées supposent bien souvent de nouvelles personnes. Or, le microcosme de la cyberstratégie est (sur)occupé par des intervenants, certes très intelligents et passionnés, mais plus prompts à tenter de calquer leurs anciennes stratégies classiques sur le nouvel espace cyber qu’à essayer de penser autrement.

Peut-être tout cela participe-t-il d’une stratégie extrêmement complexe de déception (au sens anglo-saxon du terme), et les programmes de cyberstratégie français sont-ils en réalité à la pointe ; peut-être font-ils jeu égal avec leurs équivalents américains, chinois et israéliens. Mais il est également possible, pour ne pas dire probable, que les informations disponibles en sources ouvertes sur la cyberstratégie française reflètent un tant soit peu la réalité, et que le pays soit tombé dans le piège classique et confortable de la puissance moyenne moutonnière. Dans ce cas, seule l’union de talents aussi différents et complémentaires que des experts en sécurité informatique, en relations internationales, en stratégie et en géopolitique peut permettre à la France, non pas de rattraper un quelconque retard (car cela [pré]supposerait une vision linéaire), mais de créer sa propre voie/voix dans un monde où les conflits asymétriques viennent de trouver un nouvel espace d’expression.

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