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Panorama pédagogique : quelles énergies pour demain?

Chaque fois que le prix du brut dépasse les 100$ US par baril, le chœur des spécialistes autoproclamés se met à chanter la fin du pétrole, prédire l’avènement du peak oil, et brosser un avenir sans lumière ni voiture. Or, ce chantage est aussi vieux que l’exploitation du pétrole lui-même : déjà au 19ème siècle, les voix se levaient pour annoncer, d’un ton grave et apocalyptique, l’épuisement de la matière qui huile notre existence depuis 150 ans.

Il est vrai que les lamentations de ces personnes ne sont pas innocentes. Comme toute matière première, la quantité de pétrole présente sur Terre est finie. Le fonctionnement de nos sociétés est aujourd’hui indissociable de l’utilisation du pétrole : transport, production, plastique, chauffage, etc. Même dans l’air, il y a du pétrole. Une visibilité publique largement suffisante pour permettre de jouer sur les angoisses des gens… et les monnayer ?

Allons donc au fond de ce sujet, au-delà de l’activisme et de la démagogie : quelles énergies feront tourner nos machines demain, et qui en profitera ? L’énergie, enjeu géopolitique, climatique, et pour la survie d’une bonne partie de l’humanité.

Le temps idéal pour un état des lieux.

Les énergies fossiles : des épuisables… qui ne s’épuisent pas !

Commençons avec les énergies dites fossiles ; elles doivent généralement être brûlées pour libérer de l’énergie, et existent sous forme aérienne (le gaz), liquide (le pétrole), ou solide (le charbon). La plupart d’entre elles ont mis des centaines de millions d’années pour devenir ces allumettes moléculaires que nous craquons depuis deux siècles. Nous utilisons les énergies fossiles plus rapidement qu’elles ne se renouvellent. A la maison, tirez le bouchon de la baignoire en laissant ouvert le robinet un tout petit peu (pour des raisons écologiques évidentes, n’effectuez cette expérience hautement scientifique qu’une fois le bain pris). Très vite, tout est vide, et votre crasse tapisse agréablement les bords de la baignoire….

Le problème est que le monde n’est pas une baignoire [ndrl : scoop !] : on ne peut pas mesurer combien de réserves il nous reste : déjà, dans les nappes pétrolières et gazières, seule la moitié des ressources est récupérée, en raison des coûts trop élevés ou de la technologie trop peu performante. A cela s’ajoutent les nappes non encore découvertes, ou encore les ressources dites non-conventionnelles. La star du moment, qui peut se targuer d’avoir fait la Une, pas seulement des Paris Match et Voici énergétiques (comme Oil&Gas Business &c.), mais aussi des grands quotidiens, le désormais fameux gaz de schistes ! Avenir pour les uns, arme de destruction (environnementale) massive pour les autres. Ceux qui ont connu une célébrité moins fulgurante connaissent pourtant un potentiel encore plus fort : sable et schistes bitumeux, gaz de charbon, hydrates de méthane…leur volume est considéré comme plusieurs fois supérieur aux réserves prouvées et pourraient nous permettre de continuer notre vie tranquille pour les siècles à venir.

Tout va pour le mieux au meilleur des mondes ? Aucunement. D’abord c’est une question de prix : les réserves facilement exploitables s’épuisent, et pour accéder à celles qui restent il va falloir creuser plus profondément, avec plus de matériel, et donc plus de risques (cf. : Deepwater Horizon.

De plus, personne ne nierait aujourd’hui l’effet de la libération du gaz à effet de serre sur le climat (sauf Claude Allègre, mais le pauvre est aux fraises). On peut s’interroger sur son caractère bénéfique ou dévastateur (ca dépend de ses préférences personnelles et si on habite  au Nord du Québec ou Sud du Sahel) ; mais tout changement climatique majeur risque de causer des bouleversements incontrôlables : des côtes submergées, des réfugiés climatiques un peu partout, des vins d’une qualité médiocre, de la pluie à Marseille, et des sécheresses en Bretagne.

Cela ne mettra pas en question la survie de la race humaine (l’homme n’ayant jamais eu besoin de détruire l’environnement à grande échelle pour s’auto-défoncer la gueule avec enthousiasme), mais coûtera sans doute la vie à quelques centaines de millions d’entre eux, et changera les modes de vie d’encore beaucoup plus. Et tout ça pour une ressource qui s’épuisera de toute façon.

Les renouvelables : moins verts que prévu

Terminons ce tour pédagogique avec l’analyse d’un mythe : les énergies renouvelables. Bien sûr, le terme cherche à nous tromper et les réserves ne sont pas toutes renouvelables : simplement il y a tellement plus d’eau qui coule du robinet que le bouchon n’a pas le temps de tout glouglouter. C’est à peine si la baignoire ne déborde pas (ne faites l’expérience que si vous souhaitez noyer mémé dans son sommeil).

Mais, au risque de nous répéter, le monde n’est pas une baignoire [ndrl : Jakob président !]. Si vous commencez à installer des petites turbines dans votre baignoire, le plaisir lié au bain du dimanche diminuera. Dans le monde réel, hors de la salle de bain, c’est pire : déjà, la nature est autrement plus sensible aux implantations massives que nécessitent ces nouveaux modes de production énergétique ; ensuite, il faut également prendre en compte le matériel (limité) essentiel à la construction des capteurs (les mâts des éoliens, les panneaux solaires, les silos de biomasse, les turbines dans votre baignoire, etc.) ce qui réduit largement le rendement net (énergie investie – énergie produite) de ces appareils. Un autre problème est le stockage : quoi faire avec l’énergie supplémentaire produite par temps de gros vent, d’ensoleillement inhabituel? Certes, le pompage-turbinage permet de stocker une certaine quantité d’énergie, avec une perte de 25%. Bof. Une autre solution (sic.) serait une meilleure intégration du système de transport de l’électricité. Une rustine, pas un miracle.

En revanche, il est vrai que le gaz à effet de serre émis (construction des installations comprise) est assez faible. Le risque d’un accident est insignifiant et sans grandes conséquences (sauf pour les barrages). Mais le fric à se faire est négligeable comparé aux autres énergies, au moins pour le moment, ce qui est sûrement la raison pour laquelle ce secteur n’explose pas. Mais un jour viendra, où l’on pourra appeler le Maroc un pays ventier en raison de ses éoliennes, et où la Floride méritera son nom de Sunshine State.

Certes, il reste encore l’énergie bâtarde : la fission nucléaire. Certains y voient une source renouvelable et propre, en occultant avantageusement l’uranium nécessaire pour faire tourner les centrales. Malgré l’importance que lui accorde la Energy Information Agency (prévision d’un doublement des GW installés d’ici 2030 ; Fukushima n’a qu’à bien se tenir), rien n’indique qu’une telle voie soit tenable, à terme. En effet, la production énergétique nucléaire stagne depuis le début des années 90. Or, si les constructions de centrales se multiplient, en tenant compte du taux de réalisation de tels projets on estime que le taux de fermeture sera plus élevé que le taux d’inauguration. Ce phénomène est bien évidemment lié aux risques d’un accident nucléaire, à la résistance de la population, au coût de l’investissement nécessaire, et, bien sûr, aux risques de détournements militaires.

Et si on arrivait à… ?

Au final, on peut aussi rêver : mon préféré concerne les algues actuellement testées en Californie. Génétiquement modifiées, elles sont programmées pour reproduire le processus chimique transformant le matériel organique en pétrole… en quelques jours ! Encore mieux : dans ce processus, elles consomment de grandes quantités de CO2 ! On pourrait ainsi aller jusqu’à réguler la concentration de ce gaz diabolique dans l’atmosphère, selon nos besoins. Ce miracle est cependant toujours en cours d’élaboration.

Une autre option serait la fusion nucléaire, la grande soeur de la fission : alors que la dernière repose sur la collision de noyaux lourds (uranium, plutonium), la première suppose l’union de noyaux légers (eau lourde, deutérium). La faisabilité théorique ne pose pas de problème ; pas plus que le combustible. Il y a suffisamment de deutérium dans les mers pour des centaines de milliers d’années d’approvisionnement, en conservant une consommation comparable à celle d’aujourd’hui. Si seulement on savait maîtriser l’énergie ainsi gagnée..!

Pour une nouvelle organisation énergétique

Malgré la prise de conscience du réchauffement climatique et des limitations des ressources fossiles, les engagements politiques pris laissent toujours l’écologiste qui sommeille en nous sur sa faim. La production d’électricité à partir des énergies renouvelables ne cesse d’augmenter, tandis que leur part dans la production totale… diminue ! Paradoxe d’une politique énergétique occidentale où les deux puissances économiques principales sont toujours prisonnières des lobbyistes de leurs compagnies pétrolières et automobiles…

Comment faire alors pour trouver une solution à ces dilemmes ? Le levier économique peut s’imposer : ayant prouvé son efficacité dans des situations multiples, il pourrait aussi aider à la baisse de la consommation énergétique ; faire payer considérablement plus pour la consommation lors des heures de pointe, par exemple (procédé accompagné par une compagnie qui communique cette information au consommateur). Rendre beaucoup plus chère la consommation des énergies fossiles, en particulier l’essence ; taxer la circulation en ville des voitures (comme le fait Londres). L’argent récupéré pourrait être obligatoirement reversé dans des projets visant une baisse de la consommation énergétique : transports au commun, car pooling, Velib’ Autolib’, pistes cyclables, développement ferroviaire, etc. Plus de partage, plus de sport ; moins de fric, moins de pollution.

L’efficacité énergétique des bâtiments devrait aussi être augmentée. Ceci constitue un grand problème au niveau de l’investissement initial. Au mieux, on devrait raser la plupart des immeubles, en laissant quelques-uns pour leur valeur historique (chose pénible à réaliser si on n’est pas en Chine). Et construire sous terre ? Moins de déperdition d’énergie, exposition aux intempéries limitée, impact sur l’environnement et le paysage négligeable.

Dans l’agriculture, le potentiel est aussi grand : pompe à eau éolienne ou solaire, tracteurs et groupes électrogènes à la biomasse…

De nombreux problèmes restent à résoudre : transport longue distance de l’énergie, stockage efficace des surplus, égoïsme congénital des individus (vandalisme, rejet de responsabilité, phénomène de free rider).

Il est clair qu’une solution miracle n’existe pas face aux enjeux énergétiques des décennies à venir. Une approche idéaliste telle que la nôtre est nécessaire, au moins au début, pour dégrossir le tableau. Une pénurie énergétique est peu probable ; même tout au long du 21ème siècle. Les prix de l’énergie vont augmenter durablement et il est clair que les Etats qui vont adopter une stratégie de réduction significative de leur consommation énergétique auront un grand avantage comparatif à l’avenir. Si on tient compte des enjeux du réchauffement climatique et des répercussions sur la santé (émission, bruit), une révolution verte s’impose aujourd’hui plutôt que demain. La solution suppose une révolution technique et comportementale. Aux citoyens de prendre des mesures : les entreprises, reniflant le profit, suivront.

A propos de l'auteur

Spécialisé dans la Russie et le Proche-Orient, Jakob travaille aujourd’hui sur les enjeux énergétiques de ces régions. Diplômé en communication et littérature de la FU Berlin, en Géoéconomie de l’IRIS, ainsi qu’en Droit économique, il a publié plusieurs articles sur la stabilité politique au Proche-Orient, en Russie et Asie Centrale. Il affectionne particulièrement la thématique de l’approvisionnement énergétique de l’Europe. Jakob commente également régulièrement la politique quotidienne allemande et l’actualité énergétique.

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