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Procyclicité et crise de la dette (3/3) : les médias, ou l’impossible transmission informationnelle non-procyclique

Comme le laissait augurer l’article précédent, les agences de notation ne sont pas les seuls acteurs du circuit économique ayant une influence procyclique. Les médias, tout objectifs et occupés par des tâches qu’ils veulent purement informatives, détiennent une part de responsabilité énorme dans l’exacerbation des dynamiques économiques existantes, que l’on nomme procyclicité.

Nous l’avons vu plus haut : en surexposant les sujets économiques en raison de la situation actuelle, le monde (politico-)médiatique accorde une importance démesurée à des structures dont il a été prouvé que leurs actions étaient dangereuses.

Le comportement des médias est procyclique en ce qu’il renforce un cycle déjà existant. Accessoirement, leur rôle informatif leur a fait oublier leur caractère subjectif, ainsi que leur mission éducative. Commençons par interroger la notion sociologique et philosophique de l’objectivité médiatique, avant de voir comment les médias influent sur l’information économique tout en s’en défendant.

Objectivité et subjectivité : la philosophie des médias en question

L’objectivité inaugurée par le modèle journalistique anglo-américain peut être doublement critiquée. Sur le plan théorique tout d’abord, il semble impossible de transmettre le contenu de vérité d’une information ; ce dernier ne reste accessible qu’au rédacteur, seule personne ayant à sa disposition l’outil linguistique nécessaire pour se représenter les faits sans leur traduction sous forme de mots. Ensuite, empiriquement parlant, la logique entrepreneuriale sous-jacente au modèle anglo-américain pousse à remettre en question la bonne foi de tout plaidoyer pour l’objectivité, celle-ci se révélant n’être qu’un voile servant les exigences de rentabilité d’un média devenu société. Cet idéal d’objectivité ne peut par conséquent même pas être qualifié « d’idéal », étant donné qu’une simple et légère réflexion permet de se rendre compte des difficultés liées à l’application de ce concept.

Le monde du journalisme souffre de carences structurelles. Il ne se passe pas une année sans que sorte un livre (ou un mémoire) critiquant les médias, étudiant le pourquoi de dysfonctionnements étudiés sous toutes les coutures, énumérant des critiques usées par d’inlassables répétitions. Beaucoup estiment que proposer ne rentre pas dans leurs « attributions », que questionner est bien plus conforme à leur rôle d’intellectuels que de tenter de prolonger les critiques qu’ils formulent. Certes il faut noter une nette évolution de cette attitude, de nombreuses personnes se risquant de plus en plus à lancer des idées, des projets de réformes, comme lors de la création de l’Observatoire International des Médias en 2002, à l’initiative d’Ignacio Ramonet. Mais peut-être est-il possible, cinquante ans après les premières critiques, d’espérer la multiplication de ces propositions? Ce pourrait être vu comme un signe de vitalité du monde médiatique que de rechercher constamment à se remettre en question…

Le monde médiatique revendique une objectivité maximum alors même qu’il a été démontré qu’il est impossible ne serait-ce que de se servir de ce concept[1]. Si l’objectivité n’existe pas, reste alors la subjectivité. Le sens commun désigne comme subjectif tout ce qui est porteur d’opinion et qui a une dimension personnelle. En cela la relativité de la subjectivité s’oppose à la immanence de l’objectivité. Mais il est possible de préciser cette notion, en gommant la dimension personnalisée de l’opinion. En effet, le subjectif fait suite à une intention (consciente ou inconsciente) et à sa transmission. Toute volonté de communiquer, parce qu’elle utilise le langage comme média, se voit conditionnée par la subjectivité du locuteur. La subjectivité est un cadre dont on ne peut s’échapper, un prisme par lequel passe toute intention communicative. Avoir conscience du caractère essentiel de la subjectivité lors de la transmission de l’information permet, non de s’en détacher, mais d’en déduire d’utiles conclusions. S’il est impossible d’échapper à sa propre subjectivité, il est cependant envisageable de chercher à en lire les influences dans l’expression de nos pensées.

Imaginons un journaliste, A, devant écrire un article sur un homme politique, C. Il connaît un certain nombre de faits sur cet homme : son age, son parcours, son positionnement sur l’échiquier politique, son actualité. A se situe vis à vis de C, il peut se sentir en accord ou en désaccord avec lui, sur tout ou partie de ses idées. Or il travaille pour un journal qui a fait sienne la volonté de neutralité de ses articles. Toute information doit être pure, neutre, objective. Pas de transmission d’opinion, pas d’interprétation, pas de jugement. Ce média souhaite que le vécu du locuteur n’influence pas la rédaction de son article. Mais A ne peut se détacher de cette construction personnelle qu’est son outil linguistique. Il ne peut même concevoir cela, tant l’intrication de sa pensée et du langage est forte. Demander à un homme de se détacher de sa culture, de son passé, équivaut à désirer qu’il nie son propre être. A ne peut répondre à cette exigence. Son article va se trouver influencé par son vécu. S’il apprécie C, la formulation de sa pensée va être en accord avec cette représentation, et le résultat sera un article où l’on pourra « lire » les sentiments du locuteur. Au contraire, s’il se sent en désaccord avec C, A exprimera cela à travers un choix de mots représentatif du décalage qu’il ressent envers C. Quelle que soient les sentiments de A pour C, le premier ne pourra s’émanciper de son vécu et la formulation de son article se verra soumise à sa subjectivité. L’information perd son objectivité à partir du moment où elle est formulée.

Par exemple : si un article doit être écrit sur une attaque israélienne d’un village palestinien, et que le journaliste se sent choqué par cela, il pourra commencer son article en soulignant ou répétant le nombre de morts, en utilisant un champ sémantique propre à la barbarie, ou au crime ; le rythme même de son article sera peut-être rapide, ses phrases courtes, employant le passé simple, l’ensemble renforçant une impression de soudaineté, de rapidité, de malveillance. Les sentiments pro-palestiniens du journaliste ne seront pas explicitement exprimés, peut-être même que le lecteur ne se rendra compte de rien. Mais, consciemment ou non, le locuteur transmettra sa vision des faits. Si le lecteur est avisé, attentif, il pourra prendre conscience de la dimension subjective de l’information qu’il reçoit. Interprétant certains signes (choix des mots ou des temps, rythme de l’article… etc.), « lisant entre les lignes », il lui sera possible de retrouver en partie l’interprétation première de l’auteur, ou du moins sa direction.

Cependant une objection pourrait être formulée à cette présentation des faits. Car la plupart des médias sont conscients de cet écueil. Pourtant, aveugles à l’irréalisme de leur idéal d’objectivité, ils se bornent à se revendiquer vecteurs de transmission quand ils sont en réalité acteurs de l’information. Leur défense est la suivante : l’objectivité étant impossible, quel intérêt de préciser la subjectivité d’un article ou d’un reportage? Ou encore : la rigueur d’écriture imposée aux journalistes est la garantie d’une information neutre. Ces arguments se veulent remparts contre la critique ; mais peut-être ne font-ils que rendre implicite ce qui, exprimé explicitement, aurait permis au lecteur de conserver son regard critique sur les évènements? Une opinion exprimée clairement à l’avantage de laisser libre de toute interprétation personnelle celui qui en prend connaissance. Mais en faisant passer cette opinion sous le seuil de l’interprétation consciente, en la rendant subliminale, la liberté du lecteur n’est pas seulement remise en cause, elle est supprimée. Le danger d’une fausse objectivité est donc d’arracher le libre arbitre aux receveurs de l’information, en les forçant à « abaisser leur garde ».

Pour résumer : il n’est pas possible de communiquer par « idées pures », sous-entendu par des idées ne souffrant d’aucune interprétation. La simple formulation d’un article, le choix des mots dans une phrase, tout cela est sujet à interprétation et au vécu de l’individu. A partir de là on ne peut que remettre en question, non seulement la notion d’objectivité chez les médias, mais aussi le fait même de se réclamer d’un idéal qui n’apporte aucun guide de la réalité de par sa nature erronée. L’objectivité n’existe pas ; il n’y a que des perspectives, et tout est dans le degré de subjectivité.

Les conséquences de cette subjectivité déguisée et non-assumée sont tout naturellement la condescendance, la vulgarisation simplificatrice, et, au final, la controuvaille. A ce sujet, plutôt que de se répéter inutilement, consultez l’article consacré aux raccourcis idéologiques journalistiques : Classiques, néoclassiques, keynésiens : (con)trouvailles journalistiques.

Certes, tous les journalistes ne peuvent être des experts en économie, ou en histoire des idées. Mais le problème est surtout la simultanéité de la disparition de toute volonté d’éducative, d’une part ; et l’apparition de correspondances abusives et simplificatrices. De cette conjonction de phénomènes résulte une confusion et imprécision autour du sens même des mots utilisés.

On rejoint alors tout à fait ce qui a été dit plus tôt, à savoir que non seulement l’objectivité médiatique est une illusion, mais une illusion instrumentalisée, ne serait-ce que par inconscience, héritage ou fainéantise. Se protéger derrière des « nous informons pour que vous puissiez vous faire votre propre opinion » c’est reconnaître aux citoyens des qualités que les journalistes eux-mêmes n’ont pas, en témoigne la tendance préalablement développée à controuver des idées en histoire économique.

Dès lors, comment supposer que l’information économique est bien comprise, si même les journalistes commettent des erreurs sans s’en rendre compte ?

Pire : en admettant qu’un article économique soit juste, qu’est-ce qui prouve que l’information ne va pas avoir un rôle procyclique sur l’économie ? Nous avons cité l’exemple des agences de notation ; mais cet exemple n’est complet que si l’on ajoute que tous les communiqués de ces agences sont repris dans la demi-heure par les médias ! En popularisant leur rôle, en les mettant en pleine lumière, les médias ont conféré aux agences un nouveau pouvoir d’influence. Les gens ne les connaissaient pas ; désormais ils en ont peur. Souvent, ils imprègnent leur peur de désapprobation, et répètent ce que les médias ont pu écrire de négatif sur les agences de notation ; mais les popularise tout de même. Comment remettre en cause des institutions qui sont de plus en plus intégrées au système économique et à l’imaginaire collectif citoyen ?

Et si encore cela ne concernait que les citoyens…

Mais cela concerne aussi les hommes politiques, amenés à influencer l’économie au travers des processus électifs. Comment entamer une réflexion sur la procyclicité d’acteurs (agences de notation, médias) qui refusent de se considérer comme tels, quand la seule action que la classe politique est capable de faire est la critique non suivie d’effets ? Combattre les agences de notation par les mots, tenter de les satisfaire par des actes ; revendiquer la liberté de la presse en paroles, chercher à la restreindre par des comportements illicites (écoutes, menaces, corruption, rétro-commissions).

Enfin, cela concerne les médias eux-mêmes. Peuvent-ils continuer à nier leur rôle de nouveaux vecteurs d’influence économique ? Quand un média publie sur son site Internet, à 9h03, un article sur la tendance baissière de la Bourse, alors que celle-ci n’a ouvert que 3 minutes plus tôt (!), comment affirmer que ce média ne conditionne pas la tendance de la journée par le simple fait de son information « objective »?

Plus dangereux encore : quand un média publie une information économique erronée sur une entreprise, et que cette information a pour conséquence la chute du cours de la dite entreprise, on tombe dans la caricature des exemples que nous avons cités. Car, même après des excuses du média en question, même après la reconnaissance du caractère erroné de l’information économique transmise, l’impact a été tel qu’il n’est pas d’assurance pour l’entreprise contre ce genre de dommages.

Ici s’achèvent ces trois articles consacrés au thème de la procyclicité. Celle-ci, analysée et critiquée au travers de deux acteurs complémentaires, les médias et les agences de notation, est l’une des raisons majeures expliquant l’échec des solutions proposées et appliquées par les instances européennes et américaines afin de juguler les crises de la dette. Le climat de suspicion, à la base de la crise de confiance, est incroyablement renforcé par l’instantanéité de la transmission de l’information économique, véridique ou erronée. Le cycle de doute se perpétue, et devient alors le prisme unique par lequel la situation économique est envisagée.

De là à dire que les mesures pro-cycliques n’auront pas grand effet, et que seules des mesures contra-cycliques peuvent véritablement changer la donne, il n’y a qu’un pas, que nous franchirons dans de prochains articles.

 

Liens vers les articles sur la procyclicité :

Procyclicité et crise de la dette (1/3) : qu’est-ce que la procyclicité?

Procyclicité et crise de la dette (2/3) : du poids des agences de notation

Procyclicité et crise de la dette (3/3) : les médias, ou l’impossible transmission informationnelle non-procyclique

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