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décembre 11, 2019
intelligence strategique
Philosophie

Anti-charte de déontologie journalistique

Ci après un petit texte en réaction à cette proposition de charte déontologique, malheureusement produite par « Aliocha » et diffusée par @rrêt sur images, qui signe là sans doute l’une de ses plus mauvaises contributions au débat sur la liberté d’expression moderne.

9 points ; 9 lois, 9 pétitions de principe. Les propositions suivantes, qui vont être commentées, sont louables, mais angéliques ou dépassées, et témoignent de la crise économique, idéologique, et surtout identitaire qui touche actuellement les médias.

 

1. Respecter la vérité, quelles qu’en puissent être les conséquences pour lui-même, et ce, en raison du droit que le public a de connaître la vérité

@rrêt sur images se contente de dire que le Web ne présente « aucune spécificité sur ce point ».

Ah bon.

Il semblerait donc qu’une illusion valable dans un monde le soit également dans un autre, aussi différent soit-il du premier. Il est étonnant de ne pas interroger le concept de vérité si cher aux philosophes, quand les journalistes classiques l’emploient à tort et à travers depuis la nuit des temps sans avoir cherché à lui donner une résonance empirique ; encore moins une consistance philosophique.

On notera ensuite le choix subtil des termes ; « respecter la vérité ». Attention, ne pas la transmettre, s’en faire le vecteur, ni même la défendre, des démarches qui seraient beaucoup plus engagées et actives (bien que sans doute tout aussi vides philosophiquement). Non, il faut la respecter ; ce qui veut tout dire et rien dire, bien évidemment. On peut respecter la vérité, un adversaire ou les compétences informatiques de sa grand-mère. D’ailleurs ce qu’il y a de bien avec le respect, c’est que c’est devenu une notion-voile d’autres concepts : l’indifférence, la condescendance, la pitié, voire le mépris. Dans le doute, quand on ne connaît rien de quelqu’un, on le respecte. Ca ne coûte rien, c’est consensuel et à peu près vide de sens.

Pas grand-chose à dire sur « le droit que le public a de connaître la vérité », si ce n’est que : 1) le public est parfaitement incapable de reconnaître la vérité, si tant est que ce concept a une quelconque importance sur le plan de la philosophie du langage. 2) le public est bien souvent ravi d’échanger ce droit à la vérité contre le droit à la sécurité. 3) qui est ce « public » dont on parle depuis tout à l’heure ?

 

2. Défendre la liberté de l’information, du commentaire et de la critique

Concept original que cette liberté de l’information ; fruit de l’accouplement brutal et inattendu de la liberté d’expression et du droit à l’information, il traite donc du droit de savoir. Sauf que tout le débat sur l’existence ou non de ce droit et sa pratique est écarté ; défendre la liberté de l’information, c’est évidemment partir du principe qu’elle existe.

[Hors sujet : suis-je le seul à imaginer l’Information, incarnation de l’information, gambader dans un pré, libre et nue, défendue par de courageuses chartes ?]

 

3. Publier seulement les informations dont l’origine est connue ou les accompagner, si c’est nécessaire, des réserves qui s’imposent; ne pas supprimer les informations essentielles et ne pas altérer les textes et les documents

Voilà sans doute la première erreur fondamentale de cette « charte (sic)». En effet, jusqu’ici nous étions en présence d’idéaux vagues et consensuels, mais maintenant on transpose carrément une règle « classique » au monde virtuel.

Exit les problématiques par trop matérialistes comme l’instantanéisation de la transmission de l’information exigée par les patrons de presse aux journalistes, la baisse de leur pouvoir d’achat, les heures supplémentaires à rallonge, la nécessité de se confronter à un monde (virtuel) qu’ils ne connaissent ni ne maîtrisent, etc. Peu importe tout cela : il faut vérifier ses sources, comme avant, mais plus vite. Respecter la vérité, comme avant, mais plus vite. En gros, amis journalistes, sans une augmentation de 200% de votre productivité horaire (et bien oui, entre les réductions de postes, et l’augmentation de la production qu’on vous demande, ce sera à peu près cela), vous allez galérer pour respecter ce principe.

On passera rapidement sur le « ne pas altérer les textes et les documents » ; c’est triste, mais ce n’est pas aujourd’hui que les journalistes acquerront le droit de controuver leurs sources.

 

4. Ne pas user de méthodes déloyales pour obtenir des informations, des photographies et des documents

Vous avez aimé le concept de vérité ? Vous adorerez celui de loyauté ; aussi flou, aussi vide, aussi moralement imprégné du miel de la pensée consensuelle.

Sachez résister, amis journalistes, à l’appel du scoop déloyalement acquis ; bon, vous n’avez pas pu vous doucher ce matin ni dormir hier soir, vous n’allez tout de même pas commencer à faire votre boulot ce matin. Non, sachez respecter (sic) votre nouvelle profession, interface entre la caisse de résonance et le relai publicitaire. N’osez pas mordre la main qui vous nourrit (à peine) avec des méthodes déloyales.

Elle est où la Charte de la Loyauté d’ailleurs ? Lire un courrier anonyme révélant des informations sur un sujet d’importance capitale, et y faire écho, c’est déloyal ? La déloyauté est-elle du côté de celui qui fournit l’information, ou de celui qui la publie ? Et depuis quand les médias fonctionnent-ils comme un tribunal ?

A noter que c’est au niveau de ce point que @rrêt sur images connecte les mots « déloyal » et « hacker », pour une mystérieuse raison. On pourrait penser qu’un site spécialisé dans le décorticage de l’information médiatique est au courant de l’abus de langage actuel, qui conduit les médias (« lémédias + @si ?) à assimiler hacker et pirate informatique. On ne développera pas ici ce point, les sources étant multiples (Wikipédia : Hacker).

 

5. S’obliger à respecter la vie privée des personnes

Idem que pour le point n°4 ; que les monte-en-l’air du dimanche passent leur chemin, il n’est toujours pas déontologiquement permis d’être irrespectueux (tiens, encore le respect) envers la vie privée des personnes ; leur vie publique, pourquoi pas, mais la vie privée JAMAIS.

 

6. Rectifier toute information publiée qui se révèle inexacte

Un erratum est facilement diffusable dans le journalisme classique. Pour les médias virtuels, il est beaucoup plus problématique : quid de l’indexation par les moteurs de recherche (en particulier Google et sa fonction cache), les flux RSS, les alertes par email, la date de publication (que l’on peut modifier comme on le désire), les articles « miroirs » (le fait de les copier et diffuser depuis un autre point) etc.

Bref, on n’est pas rendu…

 

7. Garder le secret professionnel et ne pas divulguer la source des informations obtenues confidentiellement

Ouais, bon, le secret médicalo-médiatique doit être respecté (Marcel, ressert nous une tournée de respect s’teuplé) ; encore une transposition de norme du réel vers le virtuel.

Sauf qu’on touche ici à un problème extrêmement grave peu ou pas questionné. La cybersécurité des journalistes. Ce dernier, sur-diplômé, sous-payé, doit maintenant composer avec une réalité qui lui imposerait de disposer de connaissances avancées en sécurité informatique s’il veut protéger ses sources. Il n’en a pas le temps, donc il n’y connaît rien, donc ses sources ne sont pas protégées (à suivre sur IntStrat : Journaliste, hacker : la trop-évitable fusion).

 

8. S’interdire le plagiat, la calomnie, la diffamation, les accusations sans fondement ainsi que de recevoir un quelconque avantage en raison de la publication ou de la suppression d’une information

Merde, toujours pas le droit aux bakchich. Gageons que, au vu des sous-salaires des journalistes, ce point risque de devenir un vœu pieux.

 

9. Ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste; n’accepter aucune consigne, directe ou indirecte, des annonceurs. Refuser toute pression et n’accepter de directives rédactionnelles que des responsables de la rédaction

Apothéose finale, schizophrénie[1] ultime : amis journalistes, abhorrez ce que vous êtes devenus, culpabilisez de devoir vous compromettre avec les patrons de vos patrons (bref, ceux qui filent le pognon et vous font l’aumône à la fin du mois).

Les points précédents n’existent que pour vous préparer à cette sodomie conceptuelle : vous gobez les 8 premiers points, ne pouvez les respecter, et en éprouvez de la souffrance ; vous n’en serez que plus manipulables.

Anti-hédonisme primaire, masochisme professionnel, philosophie de la souffrance.

 

Simplisme, angélisme, idéalisme. Cette charte déontologique est bien mignonne, mais ne semble tenir compte d’aucune des problématiques que les nouveaux médias doivent affronter : indépendance financière ; redéfinition des rôles (fusion « journaliste-commercial ») ; insécurité chronique de la profession (financière, informatique, horaire) ; démocratisation de la transmission informationnelle mais recherche d’un modèle économique n’excluant pas l’exclusion par l’abonnement ; attirance pour l’audience ; répulsion du subjectif, de l’engagement ; inconscience technologique.


[1] Dédicace à @si : le mot schizophrénie est couramment utilisé dans le registre ironique pour désigner ce qui n’est en réalité qu’une des complications de quelques cas de la maladie, à savoir le dédoublement de personnalité ; le schizophrène se caractérise surtout par sa dépression chronique et pathologique.

A propos de l’auteurPassionné d’économie internationale, diplômé de Sciences Po Aix et de l’IRIS, Adrien Gévaudan a écrit de nombreux articles sur des thématiques aussi bien économiques et géopolitiques que stratégiques. Auteur de plusieurs mémoires, il s’est particulièrement attaché à l’analyse historique et critique de l’endettement public, à l’étude sociologique des médias alternatifs ainsi qu’à l’utilisation géoéconomique et politique du cyberespace.

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