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décembre 11, 2019
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Economie

Crise de la dette américaine : une prophétie autoréalisatrice en action

Le taux d’intérêt, sur les marchés monétaires, reflète le risque. Plus il est haut, plus la probabilité de défaut est élevée ; inversement, plus il est bas, plus l’émetteur est jugé fiable. Si un grand nombre de prêteurs doutent de la solvabilité d’un acteur, cela se refléte sur le taux d’intérêt, qui augmente. Le problème est que, bien souvent, cette logique conduit à une escalade spéculative, l’émetteur devant proposer des taux d’intérêt de plus en plus élevés afin de se (re)financer. En conséquence, le service de sa dette gonfle et, au final, l’émetteur risque de ne plus avoir accès au marché obligataire, confirmant par là les « doutes » sur sa santé économique.

Cette logique montre que l’on peut entraîner la faillite d’un État simplement en doutant de sa solvabilité, et alors que, structurellement, rien n’a vraiment changé. Ces phénomènes renvoient à ce qui est appelé en économie « une prophétie autoréalisatrice ». Entraîner la faillite d’un État en étant persuadé de sa faillite prochaine. Faire exploser une bulle spéculative en déclarant sa foi en son existence.

Pourquoi aujourd’hui ?

Mais revenons à l’actualité. Les États-Unis sont sur le point de négocier le relèvement de leur plafond de dette publique, récemment atteint dernièrement (14 294 milliards de dollars). Le déficit public américain devrait atteindre cette année environ 1500 milliards de dollars. La politique de « quantitative easing » de la Réserve Fédérale consistant à acheter directement les bons du Trésor américain, qui ne sera probablement pas reconduite (comme les récentes déclarations de Ben Bernanke le laissent supposer), a déjà causé des dégâts considérables.

Le déficit américain est structurel. La dette publique, colossale, ne s’est pas constituée en un jour, et les économistes évoquent depuis des années cette épée de Damoclès. Alors pourquoi les États-Unis devraient-ils craindre une crise de type grec aujourd’hui plutôt qu’hier?

Peut-être car ce qui est un secret de polichinelle pour les économistes, à savoir l’idée que les États-Unis ne peuvent continuer leur fuite en avant et laisser gonfler indéfiniment leur dette publique, est en train de faire son chemin dans les médias traditionnels et l’opinion publique.

Mauvaises notes

Ces derniers mois, les agences de notation Standard & Poor’s, Fitch Ratings et Moody’s, ont placé la dette américaine sous surveillance négative, et menacent d’abaisser sa notation AAA. Paradoxal pour le taux obligataire de référence ?

Pas tant que ça ! La situation est la suivante : aujourd’hui, peu d’acteurs économiques souhaitent acheter des bons du Trésor américain. Avant d’atteindre le plafond défini par la loi, c’est la Fed qui assumait ce rôle (elle achetait environ 70% des obligations américaines). Le plafond d’endettement ayant été atteint, s’il n’est pas relevé, les États-Unis ne pourront faire face à leurs prochaines échéances : la date du 2 août est évoquée pour cet évènement jugé « cataclysmique » par le secrétaire au Trésor, Timothy Geithner.

Les médias évoquant cet état de fait de plus en plus souvent, et les déclarations des agences de notation étant désormais largement relayées, il est probable que les États-Unis doivent faire face, dans les prochains mois, à de grandes difficultés économiques. Car en économie, parler d’une crise est bien souvent le meilleur moyen de la déclencher.

Onde de choc

Deux possibilités : soit la politique de « quantitative easing » est poursuivie, et les taux d’intérêt sont maintenus à un niveau très bas. Dans ce cas, le taux auquel les américains empruntent actuellement ne devrait pas sensiblement augmenter, même en cas d’abaissement de la notation souveraine américaine. Les prix se maintiendraient également, puisque cette politique cherche précisément à lutter contre la baisse des prix en stimulant le crédit. Mais cela ne serait qu’une solution à très court terme. Cela ne ferait que retarder l’échéance, gonfler un peu plus la dette (à 1500 milliards de déficit annuel, on se dit que le PIB grec de 330 milliards apparaît bien ridicule), et renforcer l’onde de choc de la crise à venir.

Soit la politique de la Fed est remise en cause, les taux d’intérêt remontés, et le gouvernement Obama décide de mettre en place une politique d’austérité draconienne. Dans ce cas, la consommation des ménages, déjà fébrile, s’effondrerait, et il y a fort à parier qu’en reconnaissant leur incapacité à demeurer le Débouché du Monde, les États-Unis déclenchent la crise qu’ils cherchent à éviter. Cela signerait la fin de l’hégémonie du Dollar dans le système monétaire international, et ferait entrer la première puissance mondiale dans une crise économique bien pire que celle de 2008.

Le paradigme libéral, encensé depuis la fin des années 70 a montré ses limites à d’innombrables reprises, et pour la dernière fois en 2008. Mais rien n’a changé depuis : les nouvelles réglementations tardent à être mises en place, et seront sans doute aussi peu contraignantes que les précédentes. Les mêmes hommes sont aux postes clés (Timothy Geithner, Ben Bernanke, pour ne citer qu’eux), et le système monétaire international est sur le point de s’effondrer.

Il serait peut-être temps de relire Keynes…

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