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décembre 11, 2019
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Economie

Crises de la dette : la fin d’une idéologie?

Au moment où la dégradation de la notation américaine secouait les marchés internationaux avec des résultats rarement prévisibles (c’est le moins que l’on puisse dire), comme décrit par Adrien Gévaudan dans la rubrique Géoéconomie, une seule chose paraît claire aujourd’hui : l’hégémonie occidentale, omniprésente au niveau mondial depuis 150 ans, a subi des dommages irréparables. Depuis la chute impromptue de l’URSS, l’alliance capitaliste avait emporté la mise. « La fin de l’Histoire » était advenue (certains appelaient même de leurs vœux « la fin des Temps »), et la suprématie du modèle-idéal nord-américain régnait sur la planète. Le style de vie new-yorkais, les films hollywoodiens, the american way of life, le free world avec sa liberté et sa consommation, sa sur-sexualisation et ses individus individualisés, étaient enfin libres de s’imposer partout. Ceux qui ne se sont pas pliés à ce système, comme certaines groupuscules musulmanes, semblaient être d’un autre monde, ancien, archaïque, dépassé.

La modernité, c’était nous.

L’implosion de cet ubris occidentalo-occidental, nous sommes peut-être en train de la vivre actuellement ; pour des raisons particulières, comme ce modèle économique chaotique et cahotique, basé sur des phases d’expansion très fortes suivies d’implosion de bulles immenses, modèle économique qui a fait croire aux Occidentaux qu’ils étaient, effectivement et pour longtemps, très riches, nonobstant la délocalisation du travail et du capital vers l’Asie et les pays de l’OPEP.

Mais le transfert de puissance vers l’Asie n’est pas qu’économique ; il est aussi politique. En effet, la remise en question de l’hégémonie américaine implique également la remise en perspective du système démocratique. Bien que la corrélation entre réussite économique et organisation démocratique était l’un des piliers du dogme occidental depuis 45 ans (et presque du monde entier depuis la chute du mur), elle ne semble plus valable : non seulement la Chine connaît une réussite économique extraordinaire tout en bafouant les droits de l’Homme et la participation de ses citoyens au processus de décision politique, mais les occidentaux ne paraissent même plus avoir conscience de la portée de leurs actes.

Les Etats-Unis se sont ridiculisés devant le monde entier lorsque les partis politiques ont préféré mener un combat préélectoral plutôt que reconnaître la gravité de la situation économique et trouver un accord crédible sur le relèvement du plafond de la dette. L’abaissement de la notation des Etats-Unis par S&P, facture logique d’un comportement stupide, achevait de décrédibiliser ce système financier européo-américain en faisant montre d’une sophistique du jugement manifeste (erreur de calcul, changement de paradigme, action procyclique).

En Europe, la situation se présente encore plus confuse : une cacophonie entre chefs d’état, représentants de l’UE et de la BCE, accompagne chaque mesure prise pour calmer les marchés et se mettre à l’abri des spéculateurs. La crise a montré à quel degré le cercle interne des démocraties est gangrené par l’irrationalité : leaders contestables et de plus en plus contestés, qui continuent à faire confiance à la création monétaire, sauvant des institutions financières au détriment des protections sociales ; gouvernants qui souffrent de plus en plus de l’incompréhension qu’ils suscitent et de la perte de légitimité citoyenne qui s’en suit ; gouvernements incapables de donner une réponse structurelle à des enjeux structurels ; hommes politiques concentrés sur les élections à venir et la quête du pouvoir au détriment de l’unité (supra-)nationale.

Mais rien d’anormal à cet échec : la démocratie est basée sur la discussion et la répartition du pouvoir entre plusieurs mains, qui sont forcées de trouver des compromis. Aujourd’hui, nous voyons la vulnérabilité de la démocratie face à l’urgence des enjeux auxquels elle est confrontée. Dans plusieurs pays, des élections auront lieu en 2012 (France et Etats-Unis pour ne citer qu’eux). Le président espagnol vient d’annoncer que le passage aux urnes aurait lieu six mois plus tôt que prévu, et une débâcle pour le parti au pouvoir s’annonce. En Allemagne, le gouvernement est pratiquement incapable d’agir en raison du chaos du parti libéral. Il est difficile de croire que ces gouvernements vont réussir à imposer un plan d’austérité aux électeurs ou oser fâcher les plus fortunés par de nouveaux prélèvements.

Personne ne saurait dire comment va se terminer cette crise de la dette, qui est aussi et surtout une crise idéologique. Les démagogues, déjà en place aux Etats-Unis et dans un grand nombre des pays européens, vont fêter leur grand retour. Ils prônent le nationalisme intégral (au sens barrésien du terme), avec la xénophobie et le simplisme qui s’en suivent. Ils jouent sur et de la peur de l’autre.

Aux Etats- Unis, ce sont les ultra-religieux qui montent en puissance. Avec la fin de l’american dream, voilà maintenant l’heure du messianisme : des candidats comme Rick Perry, gouverneur du Texas, habile à électrifier les masses avec ses prières chrétiennes, ont de fortes chances de défier Barack Obama l’année prochaine. En Europe, le ton devient de plus en plus nationaliste, pas seulement dans les pays ayant coutumiers de ce type de discours comme la France et les Pays-Bas, mais aussi, et c’est un fait nouveau, dans les pays historiquement modérés de la Scandinavie.

Par conséquent, le rayonnement de la démocratie, au sens McDo’ du terme, va en prendre un coup ; c’est déjà le cas. Aux modèles économiques axiologiquement souples des pays d’Asie se conjugue désormais une manifestation permanente de l’incapacité occidentale à gérer l’urgence. « La démocratie est le pire système, à l’exception de tous les autres », disait Churchill ; nous n’aurions pas du oublier cela, de travailler à l’amélioration de nos systèmes politiques démocratiques. Peut-être est-il temps de cesser de voir nos sociétés démocratiques actuelles comme des modèles finis (et parfois même des produits à exporter) et inaugurer un véritable débat politique autour des problèmes que nous posent la crise économique.

Le monde financier est interconnecté, instantané ; mais notre monde politique est actuellement incapable de gérer les conséquences de cette instantanéité. Il temporise, demande des délais, affirme que tout se met en place petit à petit. Mais, qu’on le regrette, l’assume ou le loue, le fait que les marchés ne concèdent plus de temps au(x) politique(s).

Pour toutes ces raisons, il serait faux de se convaincre que les crises de la dette ne sont qu’économiques ; elles sont tout autant politiques, et marquent les limites d’une idéologie occidentale dont nous avons oublié l’imperfection.

 

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