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décembre 11, 2019
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Philosophie

Michel Onfray n’est pas hédoniste!

Personnellement, je trouve extrêmement positif qu’une philosophie telle que l’hédonisme soit réactualisée, rediffusée, modernisée ; je peux imaginer que c’est ainsi que des courants philosophiques souterrains irriguent des époques sans même que celles-ci n’en aient conscience. Un peu comme le Libre Esprit a accompagné le Moyen-Âge, ou comme les écoles épicuriennes ont jalonné les premiers siècles après le Barbu.

Il est cependant aisé de noter de grandes contradictions dans la pensée de Michel Onfray.

Si l’on comprend bien les propos de Lucrèce, Aristippe et Epicure (rapportés par Diogène Laërce), la différence fondamentale entre les cyrénaïques et les épicuriens réside en le temps ; dans sa conception, pour être précis. Pour les premiers, le plaisir est mouvement, dynamique, actif ; pour les seconds, il est surtout catastématique. Ce n’est pas que l’épicurisme nie l’importance des plaisirs éphémères ou sensuels ; Epicure lui-même disait : « Je ne saurai, pour ma part, concevoir ce qu’est le bien si je retranche les plaisirs des saveurs d’un côté, et celles du sexe, des concerts et de la beauté, de l’autre. » Non, la différence fondamentale entre cyrénaïsme et épicurisme réside dans la projection de soi que favorise le dernier ; le plaisir est la fin que doit rechercher tout homme, sur cela les deux courants s’accordent. Mais chez Epicure, il est un état de la conscience, une caractéristique essentielle du sage. Même torturé, même gémissant, ce dernier jouira de cet état de grâce introspectif qu’est le plaisir catastématique.

L’archipel de Cyrène a fait don au Jardin d’une éthique fondamentale des plaisirs ; en retour, l’eudémonisme hédoniste est passé à la postérité.

Or, l’entreprise de Michel Onfray s’articule autour de la nécessité de ne pas s’occuper de plaisirs générant un déplaisir, immédiat ou futur ; de préférer un petit plaisir simple et durable à un plaisir intense, éphémère et susceptible de susciter ensuite une sensation de manque. Quand Michel Onfray prône la réflexion sur les plaisirs, l’engagement philosophico-politique (en cela il diffère complètement et des cyrénaïques, et des épicuriens), il est bien plus proche d’Epicure que d’Aristippe.

Est-ce dire alors que l’épicurisme est une version moderne de l’hédonisme? Que l’éthique épicurienne est la forme qu’a pris l’hédonisme libertaire de Michel Onfray?

Car on en arrive à l’un des paradoxes des philosophies eudémonistes : si celles-ci ont pour objet la quête du Souverain Bien, ce dernier est paradoxalement et essentiellement subjectif. D’où, d’ailleurs, la profusion de philosophies eudémonistes : toutes diffèrent en raison de leurs interprétations de ce qu’est ce Bien.

Un eudémonisme hédoniste sera alors un épicurisme, par exemple.

Mais si je décide que le Souverain Bien est Moi, qu’en résulte-t-il? La piste est intéressante, car découlant directement de l’épicurisme, philosophie certes altruiste mais hautement centrée sur l’individu en tant qu’être capable de (res)sentir.

Regardons les psychopathes. Ces derniers sont pathologiquement incapables de concevoir se serait-ce que l’existence de l’Autre. Le monde est leur instrument, et il doit se plier à leurs exigences, ne servir que leur bon vouloir. Si cette analogie s’arrête à l’absence de plaisir ressenti (et encore : les médecins sont incapables de détecter le fonctionnement neurologique des zones habituellement associées au plaisir, mais qui dit que le cerveau des psychopathes est structuré de la même façon que celui d’un être « normal »?), je pense qu’il est intéressant de noter que le Souverain Bien, nécessairement subjectif car il ne saurait être question d’une philosophie centrée sur l’être, le sujet, et pourtant objectiviste ; ce Souverain Bien donc, ouvre la voie à une philosophie anti-objectiviste centrée sur l’individu. Et même à un anarchisme individualiste « stirnerien » en ce qu’il refuse toute vérité autre que celle de l’existence de l’individu pensant.

Michel Onfray n’est pas plus hédoniste qu’il n’est épicurien. Il n’est aucun des deux. Si ces deux philosophies du bonheur l’influencent, au point de revendiquer l’actualisation d’une pensée aussi fragmentaire et contradictoire que le cyrénaïsme, il tente d’opérer une synthèse moderne, et, à son sens, éthiquement nécessaire à la société, de tout un florilège de courants philosophiques parfois en désaccord profond.

A chacun, ensuite, de juger si cela lui est utile.

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